Roxham, le chemin de l’espoir

Tous ont tenu à le répéter: on ne quitte pas son pays pour rien ni sans douleur. Tous ont nommé la déchirure de l’exil. L’espoir, aussi. L’impensable refus de leur demande d’asile, incapables de se projeter dans l’idée de repartir. Pour chacune des personnes rencontrées par Le Devoir, Roxham a représenté la porte de sortie d’un pays devenu hostile à leur présence.
 

 

Sidahmed*

Au lendemain de l’élection de Donald Trump, Sidahmed* perd tout espoir d’avenir aux États-Unis, où il vit depuis six ans en attente d’un statut permanent. Il doit prendre une décision déchirante, celle d’un deuxième exil, la seule perspective d’avenir.

New York, Plattsburgh, Roxham : il a entendu parler de la trajectoire via les réseaux sociaux. Au bout du chemin, ce matin de janvier 2017, il n’a pas peur. « L’agent criait fort pour m’avertir que j’allais commettre un acte illégal, c’était impressionnant, mais c’était une question de survie. »

Sidahmed sait qu’il pourra déposer une demande d’asile. Il sait aussi qu’en franchissant ainsi la frontière, il perd toute possibilité de retour en arrière, annihile sa chance d’obtenir un statut aux États-Unis. Il avance, enjambe le fossé, se fait arrêter. « L’agent est devenu plus amical une fois que je suis passé », se souvient-il.

Journaliste mauritanien, il collabore avec des médias étrangers depuis son pays natal, dénonçant parfois les exactions de son gouvernement. Son calvaire commence par du harcèlement ; suivent les menaces, l’emprisonnement, la torture.

Il se souvient très précisément du bruit de la pince qui se referme sur ses phalanges pour les fracturer. « J’ai entendu d’abord, ressenti la douleur ensuite. Quand tu es journaliste, on commence par briser la main avec laquelle tu écris. »

Sidahmed a obtenu le statut de réfugié deux mois après en avoir fait la demande. Il disposait de nombreuses preuves des persécutions subies et de danger de mort. La route a été longue, mais elle a abouti.

À New York, son lieu d’arrivée, il avait enclenché les démarches pour obtenir un statut de réfugié, appris l’anglais, travaillé. Il avait rêvé d’offrir un avenir à son fils de deux ans, resté avec sa mère. Sept années se sont écoulées depuis. Sidahmed a vu son fils grandir sur Internet, déchiré entre la culpabilité et la volonté de lui ouvrir une autre voie. C’est chose faite, à présent.

Aujourd’hui, Sidahmed travaille à Montréal pour une organisation de défense des droits de la personne.
 

 

Nora*

De son passage par Roxham, Nora* garde un souvenir confus. « J’étais dans un état second, entre choc et épuisement. Quand l’agent m’a avisée de ne pas passer, tout ce que je savais, c’est qu’on ne me tirerait pas dessus. Ici, la police ne fait pas ça. Je savais à quoi m’attendre. » Derrière ses quatre enfants, Nora ferme la marche. « On nous a accueillis, rassurés. »

Nora a quitté son pays avec un visa pour les États-Unis, déterminée à se diriger ensuite vers le Canada. « Je pensais qu’on aurait plus de chances ici. » Au port d’entrée de Saint-Bernard-de-Lacolle, on la refoule en vertu de l’entente sur les tiers pays sûrs. Nora aurait préféré entrer de manière régulière. Peu informée, elle a tenté sa chance. Elle rebrousse chemin pour se rendre à Roxham.
 

Photomontage: Michel Huneault Une interception de demandeurs d’asile au chemin Roxham à Saint-Bernard-de-Lacolle, documentée entre février et juillet 2017

Sa demande d’asile a été déboutée et son pays d’origine fait l’objet d’un moratoire sur les renvois : Nora se retrouve dans une situation absurde. « On estime ce pays assez dangereux pour décréter un moratoire, mais on lui refuse le statut de réfugiée », ironise son avocat.

Aujourd’hui, elle espère obtenir une décision en sa faveur dans son dossier d’examen des risques avant renvoi (ERAR), qui lui permettrait de rester. Angoissée par l’incertitude, rongée par la séparation d’avec son mari — que les autorités n’ont pas laissé quitter son pays d’origine —, Nora songe parfois à repartir. Elle se ravise aussitôt en pensant à ses enfants et à l’absence totale d’avenir si elle rentrait.

Elle se souvient des obus dans le jardin, des murs de la maison criblés de balles. Des violences subies pour s’être opposée à un groupe armé influent du pays. Elle se prend à rêver, espère ouvrir une garderie ici. Scolarisés à Montréal, ses enfants se voient policier, architecte, avocat. Meurtris par l’absence de leur père, il leur arrive aussi de vouloir repartir.

Nora a obtenu un soutien pour assumer les frais juridiques reliés à la défense de son dossier. Elle espère réunir assez de preuves des persécutions subies. Sans permis de travail et sans droit à aucune prestation, elle subsiste grâce à la débrouille, avec le soutien de ressources communautaires.
 

 

Faith et John*

En route vers Roxham, le chauffeur de taxi prévient le couple. « On va vous dire de ne pas passer, mais il ne faudra pas vous laisser impressionner. » L’idée de commettre une infraction les effraie. « On n’est pas aventuriers, on se demandait ce qui arriverait ensuite. Est-ce qu’on allait nous renvoyer directement, nous mettre en prison ? Quand le policier m’a défendu de passer, j’ai levé les bras pour montrer que j’acceptais d’être arrêté et j’ai avancé », raconte John. Faith a suivi, leur fillette dans les bras.

La famille a quitté l’Afrique de l’Ouest fin septembre 2017 grâce à un aller simple pour les États-Unis, 1500 $ d’économies et l’intention d’y demander l’asile. Ils comprennent vite que leurs chances y sont minces. Un contact en banlieue de New York les aiguille vers Roxham. « Ce sera plus facile au Canada », leur dit-on.

En novembre, l’appartement montréalais où ils sont installés depuis deux semaines est vide. Une couverture fait office de lit. Mais ils sont en sécurité et remplis d’espoir. « Là d’où on vient, on peut se faire arrêter de manière arbitraire et plus personne n’entend parler de vous », explique John. Au-delà de l’absence totale d’avenir (malgré leurs diplômes universitaires en comptabilité et en technologies de l’information), ce sont les pressions pour faire exciser leur fillette qui les ont poussés à partir. Ce n’est pas avant de longs mois qu’ils pourront plaider leur cause devant la Commission de l’immigration et du statut de réfugié. D’ici là, ils auront, espèrent-ils, commencé à travailler, à se refaire une vie ici. Ils ont obtenu leur permis de travail en décembre. L’aide sociale verse 995 $ par mois à la petite famille. Avec l’aide d’organismes communautaires et d’une église, ils ont trouvé quelques meubles et se forgent tranquillement un réseau.
 

Photomontage: Michel Huneault Une interception de demandeurs d’asile au chemin Roxham à Saint-Bernard-de-Lacolle, documentée entre février et juillet 2017

Quand nous lui avons demandé de choisir un prénom d’emprunt pour ce reportage, elle a d’abord hésité quelques secondes, puis, dans un grand sourire, elle a répondu « Faith », pour foi, en anglais.

 

Jean*


Son long voyage vers l’exil a commencé en 2015, en Haïti. République dominicaine, Brésil, Pérou, Équateur, Colombie, Amérique centrale et enfin les États-Unis. Pour chaque étape, Jean se souvient précisément des dates, comme un carnet de voyage bien estampillé dans sa mémoire. « On n’oublie pas cette route-là. »

Il n’oublie pas les compagnons morts en chemin, les environnements hostiles, les pieds crevassés, la faim, la soif, la peur.

Jean reste quelques mois en Floride, puis se dirige vers le Canada, convaincu que les orientations politiques américaines ne lui laissent aucune chance. « Tout le monde parlait de Roxham. » Il suit des milliers de compatriotes à l’été 2017.

« Je savais exactement à quoi m’attendre. » Jean ne se souvient pas d’avoir éprouvé une émotion particulière en franchissant la frontière. Plutôt le sentiment d’avoir atteint un but au terme d’un voyage éreintant. Il a lu de nombreux témoignages sur Internet, vu des images, sait ce qui l’attend. Traverser le fossé est presque insignifiant, une formalité de plus parmi les démarches à entreprendre en vue de demander l’asile.

Il fait gris dedans et dehors en ce matin de janvier. Les rideaux de son logement restent fermés. Jean vit sagement, allant de l’immeuble résidentiel à l’usine où il travaille, dans cette ville de région où il a pu trouver un emploi. Il vit un jour à la fois, dans l’attente. Il sait qu’il ne rentrera pas en Haïti si l’asile lui est refusé. Il tentera sa chance dans un autre pays.

« On meurt rapidement et pour pas grand-chose, là-bas. »

Enseignant, Jean collaborait avec des organismes oeuvrant en alphabétisation. Victime de violence et d’extorsion, il a fini par laisser sa famille derrière lui, espérant trouver refuge ailleurs et la faire vivre un jour en lieu plus sûr.

Jean attend une décision de la Commission de l’immigration et du statut de réfugié (CISR) pour le début du printemps.

* Les prénoms ont été modifiés. Les pays d’origine ou certains détails relatifs aux témoins interrogés ont été omis, pour préserver leur anonymat durant l'étude de leur demande de refuge.

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