L'Église a joué un rôle dans la disparition du français en Louisiane

Malgré tout, il existe encore aujourd’hui une présence française en Louisiane.
Photo: Clément Sabourin Agence France-Presse Malgré tout, il existe encore aujourd’hui une présence française en Louisiane.

Dans les années 1920, plusieurs églises catholiques de la Louisiane continuent de préparer les funérailles, les baptêmes et les mariages en français. Trois chercheurs louisianais se sont plongés dans les archives religieuses de cet État très particulier pour essayer de mieux cerner l’érosion irrémédiable de cette langue sur les rives du Mississippi.

Les origines de cette enquête ont un départ étonnant. « Tout a commencé avec le désastre de l’ouragan Katrina », raconte au téléphone Sylvie Dubois, professeure en études françaises à l’Université d’État de la Louisiane. « J’avais une étudiante qui travaillait comme archiviste à Baton Rouge. On séchait alors les registres du diocèse de La Nouvelle-Orléans qui avaient été touchés par l’eau. Je suis allée voir ça. Pour la première fois se trouvaient devant nous, sur de grandes tables, des pages et des pages de documents qui n’avaient pas été accessibles jusque-là. »

Grâce à cette plongée dans les archives religieuses, Sylvie Dubois, Emilie Gagnet Leumas et Malcom Richardson en sont venus à montrer que l’assimilation du français en Louisiane s’explique, au-delà du triomphe de l’anglais sur un territoire donné, par une volonté de l’Église de préserver « ses investissements spirituels ». Les chercheurs expliquent que, dans un contexte qui dépasse les enjeux régionaux de la Louisiane, l’institution de l’Église s’avère tout de même un des vecteurs d’accélération de l’assimilation, à la différence de ce qui a pu être vécu au Canada français.

Survivance

Au Canada français, dans la logique de la survivance, les nationalistes affirmaient que la langue était la gardienne de la foi et la foi, la gardienne de la langue. C’est cet intérêt mutuel de la religion et de la culture, exprimées à travers une langue, qu’un intellectuel comme Henri Bourassa, le fondateur du Devoir, défendait sur la place publique. « En Louisiane, c’est différent », dit Sylvie Dubois en entrevue. « Il n’y a pas un sens du pouvoir politique aussi développé qu’au Canada français à la même époque. D’ailleurs, on le voit encore dans la publicité qui est faite pour attirer les touristes en Louisiane. C’est un endroit où on se laisse aller, où il fait bon vivre, une sorte de bulle de bonheur. »

Du XVIIIe au XIXe siècle, les clercs de l’Église en Louisiane ne se posent aucune question quant à la langue qui doit être utilisée. Ce n’est ni le latin, ni l’espagnol, ni l’anglais, mais le français qui est utilisé.

La langue n’était pas mise en cause et on n’insistait pas sur l’à-propos d’une pratique uniforme, expliquent les chercheurs. L’usage de la langue française était tout simplement en prise avec les perceptions du moment, des sensibilités de ceux qui tenaient à un enracinement local de l’Église.

Durant cette période, la vraie mère patrie de la Louisiane, indiquent les chercheurs, n’est pas la France, mais plutôt le Québec. « Durant le régime colonial français, l’Église louisianaise consiste en un réseau plutôt lâche d’ordres religieux qui n’ont pas d’autre pouvoir supérieur immédiat que celui de l’évêque de Québec. »

Mais les types de français qui survivent en Louisiane varient beaucoup, au point d’être mutuellement incompréhensibles, même en ces temps coloniaux. « Il n’y a pas en Louisiane l’aspect relativement homogène du Canada français. La Louisiane est une mosaïque d’ethnicités diverses qui compose avec le racisme et un fort sentiment de classes sociales. Les Créoles noirs parlent ainsi aux Cadiens blancs. Mais il n’en va pas de même avec les classes supérieures », explique au Devoir la professeure Dubois. Cela rend d’autant plus difficile l’affirmation d’une position commune en regard de l’usage du français.

Bouleversements

En 1763, la défaite militaire sur les rives du Saint-Laurent se solde par la cession de la Nouvelle-France à l’Angleterre. Elle brise les derniers liens politiques effectifs entre les rives du Saint-Laurent et la Louisiane. La Louisiane devient pour un temps espagnole. « L’Église comme institution en Louisiane prend forme sous le régime espagnol. » Mais l’expansion du pouvoir espagnol s’avère peu efficace : la langue française demeure. Et la Louisiane redevient française.

Le rachat de la Louisiane à la France par cette puissance en devenir qu’incarne Washington va progressivement sous-déterminer la place du français dans l’exercice du pouvoir. Après la guerre civile qui se termine en 1865, cette langue perd son statut officiel.

Au début du XIXe siècle encore, des églises françaises émergent en Louisiane. L’influence de cette langue se développe encore par ce biais religieux. À compter de 1881, plusieurs registres religieux passent désormais du français à l’anglais. Il n’y a pas de politique concertée. Cela se fait lors d’une visite d’un notable, d’un changement de registre pour noter l’activité de la paroisse, à mesure que des demandes favorables à l’usage de l’anglais se font sentir.

L’Église catholique n’est pas pour autant neutre. Les prêtres irlandais réclament l’usage commun de l’anglais pour résister à un éventuel développement du protestantisme. L’Église accepte de devenir un vecteur de l’anglicisation. Même des prêtres qui s’expriment en français réclament qu’on utilise désormais l’anglais comme langue d’expression de la foi, observe Sylvie Dubois. « Pour être un vrai Américain, on va laisser entendre qu’il faut parler anglais. »

Les archives montrent que, dans les années 1960, tout est désormais envisagé en anglais. « Les Louisianais n’avaient pas le même sens de l’activisme politique que les Irlandais. On ne se battait pas. Il y avait une certaine nonchalance. On croyait que la langue française était un état de fait. »

Speaking French in Louisiana 1720-1955

Sylvie Dubois, Emilie Gagnet Leumas, Malcom Richardson Louisiana State University Press Baton Rouge, 2018, 213 pages

12 commentaires
  • Caroline Mo - Inscrite 22 mars 2018 07 h 17

    L'anglais, tellement nice !

    On ne se battait pas. Il y avait une certaine nonchalance. On croyait que la langue française était un état de fait.

    On pourrait dire la même chose des Québécois avec les garderies bilingues, les immersions en anglais dès le primaire, les études supérieures en anglais et puis, la honte de parler français, de le parler et de l'écrire très mal.

    Mais l'anglais, c'est tellement nice !

    Comme si le français n'était pas une langue internationale...

  • Fernand Carrière - Abonné 22 mars 2018 09 h 49

    Le Vatican en Amérique au début du 20e siècle

    L'Église catholique, dominée par les Irlandais en Nouvelle-Angleterre, a joué le même rôle dans l'anglicisation des communautés « canadiennes» au tournant du 19e au 20e siècle. Ce fut efficace. On ne parle presque plus le français en Nouvelle-Angleterre, malgré l'immigration massive des paroisses québécoises pendant plus d'un demi-siècle.
    Même phénomène en Ontario, au début du 20e siècle, au moment de l'adoption par le gouvernement ontarien du Règlement 17, qui interdisait l'enseignement en français dans les écoles. Les historiens et chroniqueurs, Séraphin Marion et Jean-Éthier Blais, parmi d'autres, en témoignent.
    Dans Fragments d'une enfance, Blais rappelle notamment à quel point le discours de Henri Bourassa, à Montréal même, dans la Cathédrale Notre-Dame, en 1911, pour répondre aux mandements du légat du Vatican, le Cardinal Francis Bourne, de Londres, de nous soumettre, comme en Louisiane, en Nouvelle-Angleterre et en Ontario.
    Nous avons dissocié l'Église de l'État, informellement, il y a bientôt trois quarts de siècle. Mais les luttes ne cessent pas pour autant. Quand il s'agit de travailler en français dans l'état fédéral, il faut toujours, encore aujourd'hui, aller en cours.

    • René Pigeon - Abonné 22 mars 2018 12 h 01

      Cette politique du Vatican remonte au pape Léon XIII, je crois, qui, autour de l'année 1881 mentionnée dans l'article, a adopté la politique consistant à adopter la langue des autorités du pays, à savoir l'anglais dans les pays anglophones. En partie pour éviter d'entrer en conflit avec les autorités et la majorité dominante et sans doute en s'appuyant sur le verset des évangiles où Jésus enseigne de se plier aux lois édictées par les autorités.

  • Alain Lavallée - Abonné 22 mars 2018 09 h 55

    Anglicisation dans le diocèse de Montréal: responsabilité de l'Église catholique

    Des prêtres de Montréal, dans Le Devoir du 22 décembre 2009 (texte Alex Castonguay) ont accusé le diocèse de MOntréal de participer à l'anglicisation des immigrants:

    Même si seulement 8 % des catholiques montréalais sont anglophones ,
    """A Montréal, la plupart des communications de l'Église catholique sont maintenant bilingues, ce qui inquiète plusieurs prêtres qui ont récemment écrit au cardinal Turcotte pour lui demander de freiner l'expansion de l'anglais dans le diocèse. Selon plusieurs prêtres, ce laxisme en matière de langue contribue clairement à l'anglicisation des immigrants, souvent très croyants, qui fréquentent l'Église dès leur arrivée au Québec.
    La lettre envoyée au cardinal Turcotte le 14 octobre dernier, et dont Le Devoir a obtenu copie, ne laisse aucun doute. Elle est signée par quatre prêtres et un agent pastoral qui disent représenter l'opinion de dizaines d'autres membres du diocèse de Montréal inquiets de la situation."""

    • Nicole D. Sévigny - Abonnée 22 mars 2018 13 h 37

      Et quelle a été la réponse du diocèse? ou de Mgr turcotte?
      Me faudra-t-il aller voir en 2009 pour la réponse?

      J'y suis allée en 2009... et dans Le Devoir du 22 décembre 2009 (achives)
      Il n'y a rien, nada,aucun... article sur ce sujet...on parle de AVATAR le film,
      d'autre sujets aussi trrrrrrès importants comme ARCADE FIRE..%$/"*, etc etc.

      Par contre, Pierre Schneider, un abonné au Devoir, y fait mention, cette même journée,
      alors qu'il commente un article de Nic Payne - Lettres " The Caisse Pop"... du fait que dans
      Le Devoir du 22 décembre 2009, il y a bien eu un article sur ce sujet..."L'Église et le français à Montréal."
      Un article signé Alec Castonguay. Article disparu dans le CLOUD (sic) du Devoir.

      Mais semble-t-il que Le Devoir n'a pas voulu en tenir compte ...(en transférant ses archives
      sur Internet)...On se demande bien pourquoi ? Mais ne prenez pas cette peine...car la réponse est dans
      la question.

  • Mathieu Lacoste - Inscrit 22 mars 2018 10 h 35

    L'épiscopat irlandais a joué le même rôle en Nouvelle-Angleterre

    Certains prélats d'origines irlandaises, notamment l'évêque William Hickey, ont joué le même rôle en Nouvelle-Angleterre en favorisant l'anglicisation des franco-américains dès les années 1920.

    http://crc-canada.net/etudes-speciales/canadiens-f

  • Jean-Claude Lafontaine - Abonné 22 mars 2018 10 h 53

    Similitude avec la Nlle-Angleterre.

    Le français en Nlle-Angleterre est presque disparu parce que le clergé catholique s'est trouvé divisé sur la question de la langue. Bien entendu les évêques irlandais suivis par une partie du clergé franco-américain ont avec le temps eu raison des travailleurs de la survivance. R.I.P pour la Franco-Américanie. Serons-nous une espèce en voie de disparition