Hausse des plaintes pour violences sexuelles dans les universités

Les manifestations d’appui aux victimes de violence sexuelle se sont multipliées ces deux dernières années.
Photo: Renaud Philippe Le Devoir Les manifestations d’appui aux victimes de violence sexuelle se sont multipliées ces deux dernières années.

Après des années de silence, les victimes d’agressions sexuelles sont de plus en plus nombreuses à porter plainte dans les universités québécoises, a pu constater Le Devoir après avoir sondé les établissements.

« De façon empirique, on voit une augmentation des plaintes, des signalements et des dénonciations pour toutes les formes de violence à caractère sexuel, au point où on va engager sous peu une professionnelle supplémentaire », constate Jocelyne Faucher, vice-rectrice à la vie étudiante à l’Université de Sherbrooke.

« J’aime croire que c’est l’effet d’un changement de culture qui s’amorce, ajoute la vice-rectrice. Maintenant, il est de plus en plus clair que les violences à caractère sexuel, ce n’est pas juste le viol, c’est une gamme de comportements inacceptables. Et dans la population, on comprend un peu plus ce que signifie la notion de consentement, les victimes sont donc plus à même de comprendre qu’elles n’ont pas été en mesure de donner leur consentement. Il y a aussi le fait que l’on donne de l’information sur le campus, qu’on fait connaître davantage les ressources et que les professionnels sont accessibles. Selon moi, c’est toute une chaîne d’événements qui fait en sorte qu’on a une augmentation des plaintes et signalements. »

En 2016-2017, l’université a enregistré quinze plaintes et signalements. L’année précédente, c’était six.

Le nombre de demandes pour les activités de sensibilisation officielles données par la conseillère ou les centres d’aide et de lutte contre les agressions à caractère sexuel a également augmenté, passant de 34 à 85 en un an à peine.

À l’Université Laval, on fait le même constat : « Nous avons noté une augmentation des signalements, surtout lors des événements médiatisés comme #MoiAussi et autres dénonciations publiques », répond la direction des communications.

Université de Montréal

Même à l’Université de Montréal, où la direction et les étudiants clament haut et fort que le processus de traitement des plaintes actuel est « long, opaque et inéquitable » et qu’il décourage les victimes de porter plainte, on constate également une augmentation des déclarations liées aux violences à caractère sexuel.

« Au-delà des plaintes et des allégations, il y a aussi une augmentation des demandes d’information et de soutien, répond Geneviève O’Meara, directrice des communications à l’Université de Montréal. Et ça, pour nous, c’est quand même une bonne nouvelle, parce que ça veut dire que les campagnes comme “Sans oui c’est non” et toutes nos campagnes de sensibilisation et de prévention à l’interne, ça marche. »

Le recteur, Guy Breton, renchérit avec enthousiasme : « On le voit [l’impact des campagnes de sensibilisation], et ça va au-delà du nombre de plaintes. Ça permet une conscientisation du milieu sur un sujet qui, avant, était tabou. On n’en parlait pas. Comment voulez-vous avoir des mécanismes qui vont avoir du sens si les balises n’étaient pas établies ? »



Ici aussi, on a embauché une nouvelle ressource spécialisée en intervention en matière de violence à caractère sexuel. Et pourtant, on manque encore de personnel pour tenir des statistiques. « Nos ressources étant limitées, les professionnels du Bureau d’intervention en matière de harcèlement (BIMH) se sont concentrés à donner l’accompagnement et le soutien à ceux qui ont besoin d’aide, c’est la raison pour laquelle nos récentes statistiques ne sont pas disponibles », répond Mme O’Meara.

À l’UQAM, on compte douze plaintes et signalement pour l’UQAM pour l’année 2016-2017, contre dix pour l’année précédente.

L’École de technologie supérieure (ETS) relève pour sa part quatre plaintes et signalements. C’est deux fois plus que pour les dix années précédentes (2006-2016).

HEC Montréal a eu autant de plaintes et de signalements (deux) depuis janvier 2017 que pour les dix dernières années. Même scénario à Polytechnique, qui compte quatre plaintes et signalements, soit l’équivalent de la somme des plaintes des trois années précédentes.

Il n’y a eu aucune plainte à l’ENAP, qui n’en a enregistré aucune depuis 2006.

Universités anglophones

À Concordia, on note une augmentation graduelle depuis plusieurs années, avec un nombre total de vingt-trois plaintes et signalements cette année. Il faut dire que plusieurs des mesures qui se mettent actuellement en place dans les universités à la suite de l’adoption du projet de loi 151 à Québec étaient déjà en place bien avant. L’université avait notamment une politique spécifique pour lutter contre les violences à caractère sexuel et un centre d’aide aux victimes.

À McGill, c’est le contraire, on constate une diminution des plaintes, qui sont passées de huit à quatre cette année. Dans ce cas, la hausse significative avait été constatée l’année précédente, au moment où l’université travaillait sur son nouveau projet de politique contre les violences sexuelles.

Il n’a pas été possible d’obtenir les données des autres universités, qui n’ont pas répondu à la demande du Devoir ou nous ont dirigés vers la loi d’accès à l’information.

«Devoir» de débattre: la loi va-t-elle assez loin pour contrer les violences sexuelles sur les campus?

La directrice de l'information du Devoir, Marie-Andrée Chouinard, abordera la question avec cinq intervenantes le jeudi 22 mars 2018, à 18h, à la salle Marie-Gérin-Lajoie de l'UQAM.

Sylvie Barcelo, sous-ministre de l'Éducation et de l'Enseignement supérieur, Rachel Chagnon, directrice de l'Institut de recherches et d’études féministes de l'UQAM, Mélanie Lemay, cofondatrice de Québec contre les violences sexuelles, Jessica Nadeau, journaliste au Devoir, et la sociologue Sandrine Ricci, coordonnatrice du Réseau québécois en études féministes, échangeront sur le sujet.