Saint-Augustin-de-Desmaures veut détruire une oeuvre de Jean-Marie Roy

Le bâtiment, créé par l’architecte Jean-Marie Roy, doit être détruit afin de soulager les finances de Saint-Augustin-de-Desmaures.
Photo: Francis Vachon Le Devoir Le bâtiment, créé par l’architecte Jean-Marie Roy, doit être détruit afin de soulager les finances de Saint-Augustin-de-Desmaures.

À Saint-Augustin-de-Desmaures, en banlieue de Québec, l’administration a décidé de détruire un bâtiment dont le créateur, l’architecte Jean-Marie Roy (1925-2011), est considéré comme l’un des plus importants de l’histoire au Québec. Cet édifice moderne, salué pour sa valeur par plusieurs experts, porte d’ailleurs le nom de celui qui l’a conçu. Il doit être détruit afin de soulager les finances de la Ville, croit le maire Sylvain Juneau.

« Pour s’affranchir de mauvaises décisions du passé, la nouvelle administration veut démolir un bâtiment exceptionnel », explique en entrevue au Devoir Martin Dubois, de la firme Patri-Arche. M. Dubois est l’auteur, à l’enseigne des Publications du Québec, d’une biographie de Jean-Marie Roy, architecte auréolé d’une multitude de prix et de plusieurs reconnaissances de l’État.

« Cet édifice faisait partie à l’origine d’un ensemble de bâtiments plus vaste dont la réalisation avait été confiée à l’architecte alors que celui-ci n’avait pas encore 40 ans. C’est un exemple de l’architecture de la Révolution tranquille. Dans les années 2000, la Ville avait même eu l’intention de protéger cet ensemble. » Au cours de sa longue carrière, l’architecte a conçu le centre sportif de l’Université Laval, les tours du Complexe Desjardins, des édifices à vocation culturelle, des églises.

Photo: Fonds Gauthier, Guité, Roy, BAnQ, Centre d’archives de Québec Photo d’archives de la bibliothèque du pavillon d’enseignement du Séminaire Saint-Augustin, en 1965

Le pavillon Jean-Marie-Roy constitue un des éléments forts du patrimoine moderne au Québec, affirme sans hésiter Francine Vanlaethem, spécialiste de l’histoire de l’architecture moderne, professeure émérite de l’UQAM et présidente de Docomomo Québec. « Ils ont nommé le bâtiment en l’honneur d’un des grands architectes de l’histoire du Québec et ils le démolissent ! Faut le faire ! Le campus Notre-Dame-de-Foy, juste à côté, conçu par le même architecte, vient d’être classé par le ministère de la Culture. Ça vous donne une idée de l’intérêt du lieu. Et ça devrait leur donner un indice de la valeur de ce qu’ils veulent détruire. »

Une livre de beurre

Le maire Sylvain Juneau croit qu’on fait trop de cas de la valeur patrimoniale du lieu. « Quand on arrive devant un presbytère, une église, je peux comprendre. Mais là, je ne suis pas impressionné : ça a l’air d’une livre de beurre de l’extérieur. »

Ne se sent-il pas tout de même en devoir de protéger un bien collectif jugé marquant ? « Ma responsabilité, je la sens bien plus à l’égard des finances. On est [pris] à la gorge. » Ingénieur de formation, le maire affirme que le bâtiment « était révolutionnaire pour l’époque, mais [...] pas aujourd’hui ».

De toute façon, ajoute le maire, toutes les tentatives conduites dans les environs pour « réchapper des bâtiments désuets » se sont soldées par un échec.

L’architecte de Québec Pierre Thibault est outré. Pour lui, « c’est un monument de l’histoire du Québec », ce pavillon. Adolescent, il prenait d’ailleurs son vélo pour se rendre à Saint-Augustin-de-Desmaures afin de se nourrir du travail de son illustre devancier. Devant l’annonce de cette démolition par le maire Juneau, l’architecte Thibault se demande « ce qu’il connaît dans l’histoire de l’architecture ».

Détruire ce bâtiment ne lui semble pas du tout raisonnable. « Peut-être que ça a été géré de la mauvaise façon. Et là, on prend la première solution qui vient. Il faut au contraire demander à des équipes de réfléchir pour regarder des scénarios, pour ne pas aller trop vite. Il faut réfléchir à comment créer des bâtiments intéressants. L’architecture moderne n’est pas assez valorisée au Québec. Des gens comme Jean-Marie Roy ont fait des choses admirables. Il faut apprendre à le comprendre », dit Pierre Thibault.

D’autres solutions que la démolition s’offrent à la Ville, dans le respect du bien commun, croit aussi Mme Vanlaethem. « Pourquoi la municipalité ne cite-t-elle pas son bâtiment, pour demander ensuite une subvention pour le préserver ? »

La municipalité pourrait aussi, considère Mme Vanlaethem, faire réaliser une étude par des spécialistes du patrimoine et des biens culturels. « Ce manque d’intérêt envers des avis de spécialistes démontre déjà le peu de sensibilité de la municipalité. »

On prend la première solution qui vient. Il faut au contraire demander à des équipes de réfléchir pour regarder des scénarios, pour ne pas aller trop vite.

Mais pour le maire, « de toute façon la décision est prise ». Est-ce que son administration a commandé des études patrimoniales avant de prendre cette décision de démolir ? La réponse du maire au Devoir est sans appel : « Non ! »

Facture

L’immeuble dessiné par Jean-Marie Roy avait été acheté pour 3,2 millions de dollars en 2009 par la Ville. Le maire actuel affirme que 1,5 million a été engagé pour le rénover. On aurait par ailleurs investi 14 millions supplémentaires depuis, notamment en achat d’équipements culturels. Le maire affirme qu’il faudrait investir encore 25 millions pour réparer le bâtiment. « Et puis, le bâtiment compte 104 000 pieds carrés. J’ai besoin de 30 000 pieds carrés. C’est trop grand. Des gens nous disent de louer. La location crée de la concurrence pour le privé. Ce n’est pas notre affaire. »

Photo: Francis Vachon Le Devoir

« Qui veut noyer son chien l’accuse d’avoir la rage », affirme Martin Dubois, qui a visité plusieurs fois les lieux. Tout comme la professeure Vanlaethem, il ne croit pas que l’immeuble nécessite des sommes faramineuses. « Je comprends très mal comment on peut en arriver à une évaluation pareille. » C’est aussi l’avis de l’architecte Pierre Thibault : « Je suis très surpris. À mon avis, toutes les solutions n’ont pas été étudiées. »

« Je ne suis pas dénué de sens historique », dit le maire Sylvain Juneau au Devoir, tout en comparant l’immeuble Jean-Marie-Roy au Stade olympique. « Le stade, ça suffit ! On va encore mettre de l’argent là-dessus et le toit va encore se déchirer. Ça [le pavillon J-M-Roy], c’est un peu notre stade à nous. Faut arrêter un moment donné. »

Subvention à la construction

Saint-Augustin-de-Desmaures a déposé une demande de subvention de 3,5 millions au gouvernement du Québec pour construire un édifice neuf au coût de 7 millions. La Ville n’entend pas y intégrer une bibliothèque et une salle de spectacle, comme en comporte l’édifice actuel. La bibliothèque, le maire Juneau indique au Devoir qu’il espère la loger désormais dans un établissement scolaire. À l’occasion d’une assemblée publique tenue le 26 février, il a précisé ceci au sujet de l’avenir de la bibliothèque : « Il n’y a rien d’attaché. Il n’y a rien de certain. Il est possible que ça tombe complètement. » La salle de spectacle, elle, sera abandonnée. « Ce n’est pas dans le mandat d’une Ville de gérer une salle de spectacle. »

Le nouveau bâtiment ne durera pas cent ans, assure par ailleurs le maire. À une question d’un citoyen qui souhaitait s’assurer que le bâtiment est durable, le maire Juneau a répondu, dans cette même assemblée qui peut être écoutée sur le Web, qu’« en ce bas monde il n’y a rien d’éternel, on s’entend. Ce n’est pas un bâtiment qui va faire cent ans. Ça, c’est sûr. En tout cas, à moins d’avoir des rénovations majeures. Mais on va essayer que ce ne soit pas une cochonnerie qui au bout de deux ans soit tout croche et que ça va pas. »