Scruter le faciès humain à travers les âges

L’oeil de Dieu, l’oeil qui jamais ne se ferme, ce regard qui voit tout : voici un symbole ancien qui traduit un vieux fantasme humain de tout surveiller pour mieux encadrer et punir. Cet oeil de Dieu, tout-puissant, prend dans la peinture classique la forme d’un rayon ou d’un regard qui, depuis le ciel, écarte les nuages comme un judas pour scruter les mouvements du monde. C’est, au fond, le désir humain d’anticiper le geste des autres pour assurer son pouvoir qui est ainsi projeté dans une figure divine.

Entre ce fantasme de l’oeil divin et les systèmes modernes de reconnaissance faciale, on peut tracer une filiation historique incontestable qui tient à l’idée millénaire que le visage constitue le miroir de l’âme. Cicéron y croyait déjà, un siècle avant l’ère chrétienne. La méchanceté intérieure est censée se refléter dans les traits du visage, voire dans la forme du crâne.

Dépister les filous

Cette vieille croyance triomphe une première fois au XIXe siècle avec l’anthropologie criminelle, qui vise non seulement à prévenir le crime, mais à faciliter l’arrestation des criminels.

Dès le début du XIXe siècle, l’écrivain suisse Johann Kaspar Lavater (1741-1801), ami de Goethe, développe la physiognomonie, une méthode fondée sur l’idée que l’apparence physique d’une personne, en particulier les traits de son visage, peut traduire son caractère ou sa personnalité. Ce n’est au fond que la suite de la métoposcopie, une forme de divination présente dès l’Antiquité qui consiste à cerner la personnalité et l’avenir d’un sujet à partir de l’observation des lignes, des rides et de la structure de son front.

Têtes de Turc

Ensuite, la phrénologie se répand en Europe, portée par les thèses du médecin allemand Franz Joseph Gall (1758-1828) et du Britannique Thomas Forster (1789-1860). Cette théorie veut que les bosses du crâne permettent de lire le caractère d’un individu, donnant un vernis scientifique à la vieille idée selon laquelle « le visage est le miroir de l’âme ».

Puis surgit l’anthropologie criminelle de Cesare Lombroso (1835-1909), fondateur de l’école italienne de criminologie, très célèbre en son temps, qui défend à compter de 1876 la thèse qu’il existe des « criminels nés », reconnaissables selon leur physique.

Photo: Paul Ekman Group Certains des développements actuels de la surveillance se fondent sur les travaux du psychologue américain Paul Ekman.

En France, Alphonse Bertillon (1853-1914) inventera l’anthropométrie judiciaire. Le système Bertillon, adopté en Europe et en Amérique, permet d’identifier les individus en réalisant des fiches où la photographie du visage, de face et de profil, occupe une place centrale. Bertillon, sceptique devant l’ajout d’empreintes digitales dans les fiches signalétiques, est resté convaincu de la supériorité de l’identification faciale.

Métro, boulot, photo

De la reconnaissance faciale dans le métro aux caisses automatiques des supermarchés, ou pour contrer le vol ou le terrorisme : les technologies d’identification du visage sont désormais utilisées tous les jours grâce aux développements fulgurants de logiciels puissants. En Chine, quelque 170 millions de caméras de surveillance sont déjà installées et on devrait en compter trois fois plus d’ici 2020. Si l’Empire du Milieu promet d’être le pays le plus balayé par des caméras vouées à l’analyse faciale, c’est l’Angleterre qui est pionnière en la matière. La première comparaison d’empreintes faciales captées par caméras de surveillance et avec les données de banques photographiques de délinquants a été conduite en 1998 dans le quartier londonien de Newham.

Au début des années 1980, le développement rapide des neurosciences a laissé croire qu’on pourrait parvenir à lire dans les pensées, comme dans les dystopies du genre du roman 1984 de George Orwell. Il ne s’agissait après tout que d’associer des zones du cerveau à des processus mentaux…

Enfin, certains des développements actuels de la surveillance se fondent sur les travaux du psychologue américain Paul Ekman (1931). Ce pionnier de l’étude des émotions a isolé une quarantaine de mouvements du faciès, jugés universels, pour constituer le « Facial Action Coding System (FACS) ». Son système d’analyse des expressions faciales est utilisé tant en cinéma d’animation que par les forces policières.

Les progrès de la biométrie et de l’informatique ont fait le reste pour conduire jusqu’à l’horizon de notre avenir ce désir à la fois très ancien et très actuel du contrôle de l’humanité fondé sur l’examen des visages.

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