Femmes autochtones: ouvrir les yeux sur la violence intérieure

Des témoignages émouvants ont été entendus jeudi, à Montréal, dans le cadre des consultations de l’Enquête nationale sur les femmes et les filles autochtones disparues et assassinées.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Des témoignages émouvants ont été entendus jeudi, à Montréal, dans le cadre des consultations de l’Enquête nationale sur les femmes et les filles autochtones disparues et assassinées.

La violence en milieu autochtone est aussi un problème qui « provient de l’intérieur » des communautés, est venue témoigner jeudi l’ancienne chef de Kitcisakik, lors de l’Enquête nationale sur les femmes et les filles autochtones disparues et assassinées.

« La violence ne provient pas de l’extérieur, mais de l’intérieur de nos communautés, a soutenu Adrienne Anichinapéo. C’est très minime, ce qui provient de l’extérieur. Tous les abus, c’est de [l’intérieur] que ça vient. »

Et des violences, Mme Anichinapéo affirme en avoir vécu beaucoup. Dans sa vie personnelle, d’abord (violences sexuelles). Mais aussi dans sa vie professionnelle : chef de cette petite communauté abitibienne de 2009 à 2017, Adrienne Anichinapéo a raconté aux commissaires le lourd tribut payé à être une femme qui exerce cette fonction.

« On paie cher des fois dans notre communauté » le fait de vouloir s’impliquer à l’améliorer, a-t-elle affirmé. « Les violences que j’ai vécues m’ont amenée à avoir des idées suicidaires », a confié Mme Anichinapéo dans un témoignage de près de 90 minutes, entrecoupé de plusieurs sanglots. « Les blessures que j’ai vécues sont toujours là. »

Intimidation, harcèlement, menaces, l’Algonquine a énuméré ce qu’être chef d’une communauté frappée de graves problèmes (absence d’eau et d’électricité) peut subir. Une violence de tous les jours (« j’étais comme un punching bag »), nourrie aussi de tout un contexte plus large. « On souffre tous », a-t-elle dit en parlant des hommes et des femmes de sa communauté, chacun victime à sa façon des cycles de violence, de pauvreté, de problèmes de consommation.

Sa soeur Catherine, aussi présente jeudi matin, a raconté avoir dû quitter sa communauté en 1994 parce qu’elle « n’acceptait plus la violence ». Au début des années 1990, elle avait dénoncé le problème des agressions sexuelles dans sa communauté. « Vous avez été les premières à le faire », a d’ailleurs souligné la commissaire Michèle Audette.

Le témoignage d’Adrienne Anichinapéo a frappé Mme Audette. « C’est la première fois, dans le cadre de cette enquête, qu’on accueille quelqu’un qui nous dit comment ça passe quand on est une femme en politique qui veut le changement », a-t-elle dit aux quelques dizaines de spectateurs présents au quatrième jour des audiences montréalaises de la commission.

« Tous les dommages collatéraux, la violence… On demande aux femmes de se lever, de dénoncer, de faire le changement en politique, mais on oublie que la communauté, peut-être, n’est pas prête. »

Mme Audette a aussi souligné que ce témoignage abordait un tabou. « On sait d’où vient notre souffrance : la Loi sur les Indiens, les écoles résidentielles, la colonisation… mais on ne peut plus juste blâmer ça. [La violence] se passe dans nos communautés, et elle se passe aujourd’hui. »

Les effets de la violence

Un autre témoignage, celui de l’Innue Nathalie Hervieux, est venu souligner les innombrables conséquences que la violence — sexuelle et physique — provoque à long terme.

Elle a raconté avoir subi des attouchements sexuels dès l’âge de quatre ou cinq ans, puis de l’inceste, puis un viol… « J’ai vécu à travers les attouchements par des vieux, par des personnes de la communauté. »

Pensées suicidaires, problème d’alcool et de jeu, violence « latérale » au sein de sa famille — et qu’elle-même a répété sur ses enfants —, Mme Hervieux a tout dévoilé, lentement, en pleurant souvent. Pour conclure ainsi : « Je me sens honorée d’être ici. »

Le genre de témoignage que Michèle Audette écoute beaucoup depuis quelques mois, mais qui sont toujours essentiels, pense-t-elle. « Si le Canada a besoin d’entendre ça, il faut prendre ce temps-là. »

Quelle enquête ?

En fin de journée, les proches de cinq Atikamekw morts dans un accident de voiture à Saint-Michel-des-Saints en 1977 sont venus exprimer la tristesse — et le sentiment d’injustice — qui les habite encore aujourd’hui.

Les deux seuls non-autochtones impliqués dans l’accident s’en sont sortis indemnes, sans être accusés de conduite en état d’ébriété (malgré les conclusions du coroner). Une nouvelle enquête en 2016 après la diffusion d’un reportage de Radio-Canada n’est pas allée plus loin.

« J’ai l’impression qu’il n’y a jamais eu d’enquête », a dit un proche jeudi. Plusieurs ont indiqué jeudi qu’ils pensent que les disparus sont morts assassinés. « Ce que nous ressentons, ce sont des coups de poignard dans le coeur. »

Les audiences communautaires de Montréal se terminent ce vendredi.