Francophonie canadienne, le début d’un temps nouveau?

André Lavoie Collaboration spéciale
Les communautés francophones ont vu un certain motif de réjouissances lors du dépôt du budget, qui annonçait un nouveau Plan d’action pour les langues officielles assorti d’une somme de 400 millions de dollars répartis sur cinq ans, et de 88,4 millions chaque année par la suite.
Photo: Christopher Katsarov La Presse canadienne Les communautés francophones ont vu un certain motif de réjouissances lors du dépôt du budget, qui annonçait un nouveau Plan d’action pour les langues officielles assorti d’une somme de 400 millions de dollars répartis sur cinq ans, et de 88,4 millions chaque année par la suite.

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Depuis les années 1990, l’aide fédérale accordée aux associations et aux communautés francophones hors Québec n’a jamais connu de véritable croissance, mais plutôt un long gel qui, sur le terrain, se résume à une implacable diminution de ressources et de services. Avant le dépôt du dernier budget fédéral, Jean Johnson, président de la Fédération des communautés francophones et acadienne du Canada (FCFA), réclamait 575 millions de dollars répartis sur cinq ans, une exigence partagée par plusieurs acteurs de la francophonie canadienne. Le 27 février dernier, ont-ils été entendus du ministre des Finances, Bill Morneau ?

De l’avis de nombreux observateurs de la scène politique et économique, ce troisième budget du gouvernement de Justin Trudeau ne passera pas à l’histoire, résolument terne, vite disparu de l’écran radar médiatique. Or, les communautés francophones y ont vu un certain motif de réjouissances avec l’annonce d’un nouveau Plan d’action pour les langues officielles assorti d’une somme de 400 millions de dollars répartis sur cinq ans, et 88,4 millions chaque année par la suite.

Ce n’était pas exactement ce qu’espérait Jean Johnson, reconnaissant tout de même qu’il s’agit d’une réelle injection d’argent, un élément toujours positif. Or, le président de la FCFA affiche un optimisme modéré. « C’est sûr que Mélanie Joly [ministre du Patrimoine canadien et responsable des langues officielles] souhaiterait que l’on y voie une victoire, mais c’est lors du dévoilement du plan d’action que l’on saura ce qui sera directement destiné aux communautés. On ne veut pas de ressources réinvesties dans la fonction publique fédérale ni dans les transferts de fonds provinciaux et municipaux. »

Cette perception est partagée par Martin Théberge, président de la Fédération culturelle canadienne-française (FCCC), qui, à la blague, se demande « s’il ne vaudrait pas mieux s’en reparler à la fin du mois de mars ». Les détails du plan d’action seront alors connus, permettant de mieux voir la répartition des sommes entre les deux communautés linguistiques en situation minoritaire. « Historiquement, précise Théberge, la proportion est d’un tiers pour les anglophones du Québec et deux tiers pour les francophones hors Québec. » Tout comme Jean Johnson, il craint que le passé se répète, de même que les mauvaises habitudes. « Plutôt que d’aller aux provinces, une de nos revendications, c’est que l’argent aille directement sur le terrain. »

Par et pour, plus que jamais

Ces demandes témoignent d’un changement profond au sein des organismes issus de la francophonie canadienne. Selon Pierre Foucher, constitutionnaliste et professeur titulaire à la Faculté de droit de l’Université d’Ottawa, « ils étaient davantage des organismes de lobbying. Maintenant ils sont aussi des prestataires de services ». Et pour les offrir, les moyens financiers doivent suivre, ce qui n’est pas toujours le cas.

La raison ? « Les gouvernements de nos provinces et territoires ne se sentent absolument pas redevables envers les communautés, se désole Jean Johnson. C’est pourquoi, auprès de la ministre Joly et de tous ceux et celles qui voulaient l’entendre sur la colline parlementaire, on a beaucoup parlé du par et du pour. » En bref, concevoir des projets, élaborer des services, par et pour les membres de chaque communauté, et « non pas s’insérer dans les critères d’un programme offert par le gouvernement fédéral », déplore le président de la FCFA.

« Il ne faut pas se le cacher : les gouvernements ont des objectifs à atteindre, admet Martin Théberge. Ils ont des idées en tête, des impacts à obtenir. Or, doit-on évacuer leur perspective ? Ne devrait-on pas plutôt aider notre gouvernement à nous aider ? Le par et le pour, c’est très bien, mais nous voulons amener plus loin la réflexion en y ajoutant le avec : avec le citoyen, avec le gouvernement. »

L’heure des comptes

Lors du dépôt du budget en février dernier, le gouvernement de Justin Trudeau a tout de même dévoilé plusieurs orientations pour soutenir les minorités linguistiques, qu’il s’agisse de l’accès à la justice dans la langue de son choix (10 millions), du soutien des langues officielles lors de l’accueil et de l’intégration des immigrants et des réfugiés (41 millions), d’un financement accru pour les initiatives d’apprentissage et de garde d’enfants (20 millions), et d’une aide aux médias communautaires (50 millions).

De son statut d’observateur universitaire, Pierre Foucher entend de la part des organismes et des communautés francophones « un léger soupir de soulagement » devant toutes ces initiatives, mais aussi de la déception, car ces sommes sont « en dessous des attentes ». « C’est un peu comme si vous étiez affamé et qu’on vous servait une demi-assiette : vous allez manger, mais vous allez encore avoir faim. »

Pierre Foucher sent aussi les organisations à bout de souffle, surtout devant les exigences de redditions de comptes pour chaque sou provenant du gouvernement fédéral, un impératif auquel les gouvernements provinciaux ne sont pas soumis. « Ces gouvernements reçoivent de l’argent et l’intègrent à leur budget général : après, ça disparaît, impossible d’en suivre la trace. »

Il juge cette situation à la fois inéquitable et inquiétante, particulièrement dans le domaine de la santé, un secteur où « des provinces traînent les pieds », très réticentes devant les exigences du fédéral puisque la santé constitue une compétence qui relève d’elles. Pour Pierre Foucher, l’heure est à l’action : « La population francophone vieillit comme le reste de la population. Il y a de plus en plus de personnes qui ont besoin de soins, et ces personnes ne sont pas bilingues, ou ne parlent pas très bien l’anglais, donc le besoin est encore plus criant. Ce n’est même pas une question de bilinguisme, mais de dualité linguistique, et surtout de respect. Même chose pour la possibilité d’obtenir un procès dans sa langue : c’est un droit, point final ! »