Des médecins en mal de reconnaissance

La rémunération des médecins, qui suscite un débat depuis plusieurs semaines, se profile déjà comme l’un des enjeux des prochaines élections générales.
Photo: Philippe Huguen Agence France-Presse La rémunération des médecins, qui suscite un débat depuis plusieurs semaines, se profile déjà comme l’un des enjeux des prochaines élections générales.

Des médecins expriment leur désarroi face à l’intensité du débat sur leur rémunération. L’atmosphère dans les établissements de santé et de services sociaux est délétère, soulignent-ils.

Le poids des articles, chroniques, éditoriaux, lettres ouvertes pèse lourdement sur les épaules de Valérie Kingsbury. L’obstétricienne-gynécologue âgée de 32 ans s’inquiète des contrecoups de ce « battage médiatique » — dans lequel les médecins sont dépeints comme des « paresseux, [individus] insensibles à [leurs] collègues dans les différents milieux de la santé, “malades de l’argent”, et plus récemment “adorateurs du veau d’or public” » — sur le moral de ses confrères et consoeurs. « Dans quel but [les médecins sont-ils pris pour cible] ? Fragiliser le lien que j’entretiens avec mes patientes ? Me démotiver comme jeune spécialiste ? Que j’aie honte de ma profession ? Ou améliorer notre système de santé ? », se demande-t-elle sur sa page Facebook.

La Dre Valérie Kingsbury refuse d’être réduite à son salaire. « Nous sommes bien plus que ça. » Elle dit être « incroyablement fière » d’être « le médecin » qu’elle est devenue après avoir travaillé avec « acharnement et discipline » au fil des dernières années. « Je l’avoue sans détour : j’ai choisi la médecine à l’âge de 15 ans pour le salaire, la sécurité d’emploi et parce que j’étais particulièrement douée à l’école », indique-t-elle. Elle a développé durant ses études universitaires — qui se sont échelonnées sur 14 ans — une passion pour le travail d’obstétricienne-gynécologue. « J’ai passé les 16 dernières années de ma vie à me préparer pour le jour où votre femme, votre fille, votre amie ou votre mère va avoir besoin de mon expertise. Le jour où sa vie ou celle de votre enfant à naître reposera entre mes mains. Ce jour-là, je serai là pour elle, pour vous, sans attendre de remerciement en retour. Parce que j’aurai fait mon travail, celui qui me passionne et celui pour lequel j’ai fait tant de sacrifices », dit-elle, tout en précisant ne pas chercher à « justifier [son] salaire ».

La jeune médecin spécialiste croise les doigts afin que le débat sur la rémunération des médecins fasse « avancer les choses ». « Il est temps toutefois de nous concentrer sur des solutions concrètes, et non sur le dénigrement de tout un corps professionnel sans relâche pour quelques individus », conclut-elle.

Les commentaires de médecins se multiplient sur les réseaux sociaux, notamment la page Facebook de la Fédération des médecins spécialistes du Québec (FMSQ).

Une médecin résidente écrit qu’elle aimerait « que les médias arrêtent de “démoniser” » les médecins et, ce faisant, de « servir l’opinion négative envers les médecins ».

Amir Khadir

L’élu solidaire Amir Khadir se désole de voir ses confrères et ses consoeurs médecins sur le banc des accusés du tribunal populaire. « Ils ne méritent pas ça », a-t-il souligné mardi. « On passe pour de parfaits profiteurs. […] La plupart ne veulent pas des revenus plus élevés. Ce qu’ils veulent, c’est des conditions de travail, pour tout le monde, plus appropriées dans les hôpitaux, qu’ils ne soient pas obligés de faire du travail de secrétaire, qu’ils ne soient pas obligés de faire un pansement comme je suis obligé de le faire, parce qu’il n’y a plus de “nurses”. »

Les médecins se retrouvent dans le collimateur de l’opinion publique en raison de la « culture mercantile » qui s’est développée à la Fédération des médecins omnipraticiens du Québec (FMOQ) et à la FMSQ, a fait valoir le médecin spécialiste en microbiologie médicale et maladies infectieuses.

M. Khadir s’est dit désolé s’il a pu — bien involontairement, précise-t-il — accroître la pression sur ces professionnels de la santé en raison de ses sorties médiatiques sur la rémunération des médecins. « Si moi, j’ai fait ça, je le dis, c’est une erreur, et je m’en excuse profondément », a-t-il dit.

Élections

La rémunération des médecins se profile déjà comme l’un des enjeux des prochaines élections générales. D’ailleurs, le chef de la Coalition avenir Québec, François Legault, a demandé mardi au premier ministre, Philippe Couillard, de ne pas parapher l’entente intervenue entre la FMSQ et le gouvernement du Québec avant le scrutin du 1er octobre prochain.

Après avoir rappelé que les Québécois gagnent en moyenne 10 % de moins que les Ontariens, M. Legault a qualifié de « totalement injuste » le versement de sommes d’argent plus élevées aux médecins spécialistes au Québec qu’en Ontario. « C’est indécent, les Québécois ont raison d’être furieux. »

Le premier ministre Philippe Couillard a quant à lui pris soin de rappeler les « faits » permettant au gouvernement libéral de « se féliciter de cette entente ». Parmi eux, « les médecins spécialistes ont laissé plus de 3,5 milliards de dollars sur la table », a-t-il mentionné.

Le chef caquiste a lui aussi précisé que « le vrai coupable » dans cette affaire est le « gouvernement Barrette-Couillard ». « Si, demain matin, on vous dit : “Je vous donne une augmentation de salaire, même si vous ne la méritez pas complètement”, j’en connais beaucoup qui l’accepteront quand même. Mais le problème, c’est le “gouvernement Barrette-Couillard”. Ce ne sont pas les médecins spécialistes », a-t-il conclu.

19 commentaires
  • Christian Labrie - Abonné 14 mars 2018 05 h 54

    Tout part de François Legault

    C’est François Legeault, quand il était ministre de la santé qui a signé et accepté le principe de l’arrimage des revenus des médecins sur celui des autres provinces. Cela après avoir crée un chaos Avec la gestion des couvertures à l’urgence. À l’époque, je me désolais de voir des finissants partir travailler dans d’autres provinces, alors qu’on avait tant besoin de renfort. Aujourd’hui, certains finissants partent parce qu’ils ne trouvent pas de poste au Québec.
    Si j’ai bien compris l’entente pas encore signé entre la FMSQ et le gouvernement, il y aura une étude rigoureuse sur l’écart de revenus entre le Québec et le reste du Canada. Et si il s’avère qe les revenus sont supérieurs au Québec, et en tenant compte du coût de la vie, le surplus versé sera récupéré par des coupures dans les revenus.
    Le crois quand même que, dans cet esprit, on pourrais agir à l’inverse, geler les revenus et ajuster par la suite en fonction du résultat de l’étude.

  • Stephen Aird - Abonné 14 mars 2018 06 h 54

    Pôvres médecins

    J'ai choisi la médecine à l'âge de 15 ans pour le salaire... ça en dit long. Au moins cette jeune femme est honnête lorsqu'elle clâme tout haut son "succès dans la vie". Nous nageons dans le " je me suis fait moi-même" véhiculé par la culture nord américaine. Qu'en est-il des professeurs qui ont su insufflé le goût de la connaissance à cette jeune femme? Ils pataugent avec des salaires de crèves faim pour pouvoir soutenir une classe de privilégiés qui non satisfaits d'avoir le beurre réclament à grands cris l'argent du beurre. Professionnel syndiqués avec le droit de s'incorporer, qui facturent à l'acte auprès d'une clientèle captive qui patiente afin d'obtenir le privilège d'être reçu pas ces vautours... en plus il nous faudrait pleurer sur leur sort?
    N'en jeter plus, la cour est pleine!
    Mon mécanicien sauve plus de vie lorsqu'il refait les freins sur ma voiture.

    • Serge Lamarche - Abonné 14 mars 2018 16 h 05

      Les profs ont des salaires de crève-faim?
      Les mécaniciens, en voilà une bande de trop payés. Une grande partie d'eux sont des escrocs qui trichent au point de coûter plus de 2 milliards par an au Canada en arnaques de réparations assurées.

  • Serge Pelletier - Abonné 14 mars 2018 07 h 09

    C'est d'une tristesse...

    La Dre Valérie Kingsbury écrit avoir 16 d'études en médecine... Elle est âgée de 32 ans... Selon ses écrits, elle serait donc entrée en faculté de médecine à 16 ans... Heureusement, elle a omis dans le décompte de ses années d'études celles où elle jouait avec sa Barbie habillée en médecin... Franchement, soit elle ne sait pas compter, soit elle prends la population pour des crétins, soit peut-être les deux simultanément.

    Quand aux apitoiements des médecins spécialistes sur leur triste sort... Que cette rémunération est un dû (propos de leur présidente), On repassera.

    Les deux dernières augmentations salariales étaient injustifiées et injustifiables. C'est tout.

    Quant au gouvernement... qu'il cesse de tenter de prouver une fausse justification, et qu'il décrète un gel intégral des rémunérations... et possiblement une révision à la baise de la rémunération de certains actes - il y a eu d'énormes avancées technologiques dans certains domaines (c'est la machine qui fait le travail, ou le gros du travail), ce qui permet à certains médecins spécialistes de multiplier les $$$ d'actes pratiquement à l'infini.

  • Hélène Gervais - Abonnée 14 mars 2018 07 h 23

    Ils ont été longtemps ....

    admirés et respectés par le peuple et mis bien haut sur l'échelle sociale. Grâce à cela, leur fédération en a profité pour négocier des primes à la jaquette et arriver à l'heure. Les gens n'acceptent tout simplement pas cela et ne l'accepteront jamais. Mais ça ne veut pas dire que les médecins et spécialistes ne méritent pas d'avoir un salaire selon leurs compétences, des conditions de vie et des heures de travail qui ont du bon sens. Je crois qu'ils méritent toujours notre respect. Mais leur fédération c'est autres chose. C'est dommage que tout cet argent ne serve pas plutôt à leur donner de meilleures conditions de travail et des salles d'opération fonctionnelles. Mais entre vous et moi des primes pour arriver à l'heure c'est trop.

  • Pierre Deschênes - Abonné 14 mars 2018 07 h 34

    Relents indélébiles

    « Amir Khadir se désole de voir ses confrères et ses consoeurs médecins sur le banc des accusés du tribunal populaire (...) « La plupart ne veulent pas des revenus plus élevés. Ce qu’ils veulent, c’est des conditions de travail plus appropriées dans les hôpitaux, qu’ils ne soient pas obligés de faire du travail de secrétaire, qu’ils ne soient pas obligés de faire un pansement comme je suis obligé de le faire, parce qu’il n’y a plus de “nurses”. » Ouais, ces vilaines tâches de « secrétaires et de nurses » majoritairement remplies par des femmes. C’est fou comme à travers ces quelques phrases de Khadir, je sens tout le discours supérieur médical et patriarcal.