Combattre le gaspillage et l’indifférence, clou par clou

C’est une maison similaire à celle-ci qui sera transportée à Lac-Simon, où la communauté l’installera sur des fondations et ajoutera des éléments de finition intérieure.
Photo: Photos Jacques Nadeau Le Devoir C’est une maison similaire à celle-ci qui sera transportée à Lac-Simon, où la communauté l’installera sur des fondations et ajoutera des éléments de finition intérieure.

L’odeur de sciure de bois ne ment pas. Les planches, madrier, fenêtres et autres matériaux empilés près des bancs de scie non plus : construction en cours.

Kathrine Lapalme, elle, a retiré sa ceinture d’outils pour faire le tour de l’atelier du Centre de formation Le Chantier à Laval. « Ici, on est en train de faire les fermes de toit, pour monter la toiture. Il y a aussi l’isolant, le revêtement intermédiaire, la coquille extérieure », vulgarise-t-elle pour la journaliste.

Ce qu’elle pointe est l’ébauche déjà bien avancée d’une maison construite par un groupe d’étudiants en charpenterie-menuiserie… comme chaque année.

Cette fois, elle ne risque cependant pas la destruction imminente. Elle sera plutôt transportée jusqu’à la communauté anishnabe de Lac-Simon, en Abitibi, qui s’occupera de l’installer sur des fondations et d’ajouter certains éléments de finition intérieure.

Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Le manque de logements dans les communautés autochtones fait les manchettes depuis plusieurs années. 

L’initiative est née d’une « conversation de cafétéria », raconte Ulrich Noël, l’un des étudiants qui ont sauté à marteaux joints dans le projet. Entre le profond malaise éprouvé par Kathrine devant la démolition d’une habitation et les besoins criants — et connus — en logement des communautés autochtones, le projet a trouvé un allié naturel à Lac-Simon, puis l'organisme Architectes de l'urgence s'est joint au projet.

« On savait que des maisons, on en faisait déjà, et on voulait donner au suivant. Les problèmes de logement, on en entend parler, mais on dirait que ça se fait étouffer par le sensationnalisme », résume Ulrich.

Faire son bout de chemin

Le manque de logements dans les communautés autochtones fait en effet les manchettes depuis plusieurs années. En 2014, l’Assemblée des Premières Nations du Québec et du Labrador (APNQL) évaluait que 9433 nouveaux logements devraient être construits au cours des prochaines années sur ces deux territoires. Ottawa vient de promettre dans son dernier budget d’investir 600 millions de dollars dans le logement dans les réserves, au cours des trois prochaines années.

L’arrimage avec une communauté anishnabe s’est donc vite greffé à l’envie de juguler le gaspillage des énergies. L’idée a été bien accueillie par la vice-chef Pamela Papatie, qui l’a fait approuver en conseil de bande.

Un vent frais et concret dans une communauté qui présente tous les symptômes d’une population meurtrie, brisée par la drogue, l’alcool. Par ce cycle de la détresse, surtout, alimentée par un racisme systémique et historique.

L’initiative semble si logique, maintenant qu’elle est en place. Mais il aura fallu passer outre plusieurs obstacles et faire cheminer le projet en accéléré dans des machines bureaucratiques qui essoufflent parfois l’innovation.

L’enseignant André Parent, qui supervise une partie des travaux, explique que le domaine de la construction est régi par des règles plutôt strictes. Les matériaux utilisés dans les cours sont financés par le ministère de l’Éducation. Il serait donc mal vu que des habitations bâties avec des fonds publics se retrouvent sur le marché.

Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Une fois prête, la maison sera transportée jusqu’à la communauté anishnabe de Lac-Simon, en Abitibi. 

Kathrine Lapalme raconte ses propres découragements : « Au moins une dizaine de fois, je me suis dit que le projet était mort. » Il a d’abord fallu convaincre la direction que les efforts en vaudraient la chandelle, et la commission scolaire. Puis, il fallait trouver des plans, des matériaux, une façon de transporter la maison, une communauté prête à collaborer à la réalisation, etc. Bref, le chemin de croix « des premières fois », admet la jeune trentenaire. « J’ai tellement eu une grande satisfaction à planter le premier clou ! »

Dans la bouche de ses collègues, elle est « la personne qui y croit plus que les autres », celle qui « fonçait tête première dans le projet ». « Je ne sais pas si c’est de la volonté ou une tête de cochon », renchérit-elle, gênée. C’est en tout cas la seule femme du groupe.

Un autre élément transparaît aussi rapidement : elle est le liant du projet de maison, butinant d’un intervenant à un autre. Celle qui n’a pas voulu entendre quand on lui a dit : « C’est compliqué. »

Il faut dire qu’elle avait quitté son ancien domaine, la participation citoyenne, par goût des choses concrètes et des travaux manuels. « On voit l’engagement social presque comme pris dans l’université », remarque Kathrine. Vice-versa, peu de projets à vocation sociale sont offerts aux jeunes inscrits à ce diplôme d’études professionnelles. « On est contents d’aider notre Canada, on commence par ici », affirme par exemple Dominic Mercier, un autre étudiant du comité rapproché.

Que le début ?

André Parent assure aussi de la qualité de la construction : « Cette maison est construite selon les normes d’aujourd’hui, je n’ai aucun doute là-dessus. C’est en plus des notions qu’ils ont déjà mises en pratique avant. »

« Sur les maisons de pratique, on vit avec certains défauts, mais cette fois-ci, on se dit qu’il y aura des familles dedans, des enfants. C’est une bonne pression, une pression que l’on va avoir sur le marché du travail dans très peu de temps », note quant à lui l’étudiant Cédrick Bluteau. « Ces jeunes-là seront des apprentis dans deux mois », ajoute M. Parent.

Le climat rigoureux de la région a été pris en compte, ainsi que la hauteur maximale pour transporter la construction sur près de 600 kilomètres. Les étudiants ont consenti à une charge de travail plus élevée pour mener le projet à terme. Plusieurs le voient comme un atout pour leurs futurs employeurs.