René Lévesque a-t-il pris des libertés avec l’histoire?

Des militaires américains devant l'entrée du camp de concentration de Dachau, en 1945. René Lévesque a été l'un des premiers journalistes à y pénétrer, dans les heures qui ont suivi la découverte du camp. 
Photo: Archives nationales de la Seconde Guerre mondiale Des militaires américains devant l'entrée du camp de concentration de Dachau, en 1945. René Lévesque a été l'un des premiers journalistes à y pénétrer, dans les heures qui ont suivi la découverte du camp. 

S’il faut en croire William Johnson, 87 ans, la vie de René Lévesque serait tissée de mensonges. Depuis des années, l’ex-chroniqueur du journal The Gazette traque les faits et gestes de l’ancien premier ministre dans un franc dessein d’opposition politique. Loin du simple billet d’humeur dont on reconnaîtrait d’emblée la couleur, l’ancien président d’Alliance Québec vient de publier, sur le Web, un portrait à charge, René Lévesque’s Tall Tales of War, qui met en cause l’exactitude des souvenirs de guerre de Lévesque.

Dans ce texte de trente pages, Johnson s’emploie à démontrer que Lévesque a largement réinventé son inscription dans l’histoire de la Seconde Guerre mondiale. Son récit ne franchit pas l’épreuve des faits, soutient l’ancien président d’Alliance Québec, qui se présente désormais comme membre de la tribune de la presse à Ottawa.

Au château d’Itter, dans le Tyrol autrichien, lieu d’une très violente et étrange bataille, Lévesque n’aurait pas eu l’occasion de parler à d’importants prisonniers français issus du monde politique comme il le prétend. Il ne serait pas non plus tombé nez à nez avec le maréchal nazi Hermann Goering. Au camp de concentration de Dachau, Lévesque a affirmé être arrivé quinze minutes après que la garnison eut fui. Faux, clame Johnson, en citant des récits d’époque. Enfin, Lévesque a plusieurs fois prétendu avoir vu en Italie les corps outragés de Mussolini et de Clara Pettaci. Or Lévesque se trouvait à ce moment-là en Allemagne. En un mot, en racontant ses souvenirs, René Lévesque aurait beaucoup raconté la guerre, mais pas forcément sa guerre.

Pierre Godin, le biographe le plus important de Lévesque à ce jour, ne souhaite pas commenter en détail les affirmations de Johnson. « Ma lecture du périple de Lévesque durant la guerre et de son entrée à Dachau repose en bonne partie sur ses nombreuses lettres à sa famille écrites à chaud, sur le terrain — du solide, quoi —, dont celles à sa mère Diane Dionne, à sa soeur Cécile Proulx-Lévesque, à sa tante Marcelle Pineau-Dionne, à son ami Claude Marceau et à Mgr Paul Joncas. » Godin a aussi tenu compte, dit-il au Devoir, des « confidences à sa femme, Corinne Côté-Lévesque ». Mais toutes ces sources tiennent en somme aux dires de Lévesque seul. Plusieurs sont même postérieures aux événements évoqués.

Retour en arrière

Le 8 mai 1985, René Lévesque se lève en chambre pour évoquer ses souvenirs à l’occasion du 40e anniversaire de la fin de la guerre en Europe. Il dit : « Le très “junior war correspondent” qui vous parle […] croit se rappeler qu’il se trouvait dans le bout d’Innsbruck […]. Je me souviens de quelques incidents, comme quand on a ramassé le maréchal Goering au coin d’un bois. M. Borotra, l’ancien champion coureur, est arrivé sur la route en pleine forme pour nous dire d’avertir l’armée française, nos voisins, qu’il y avait des anciens premiers ministres, M. Reynaud, M. Daladier, etc., qui étaient dans un château pas loin et qu’ils attendaient avec impatience de pouvoir en sortir. Puis, peut-être le souvenir le pire de la fin de la guerre, c’était quelques jours avant ce 8 mai, cela a été l’ouverture du camp de concentration de Dachau, une espèce de cauchemar vivant qui faisait vomir. J’ai vu un caméraman à côté de moi qui a été obligé de sortir deux fois pour se soulager. »

Selon Pierre Anctil, historien de l’Université d’Ottawa, spécialiste de l’histoire juive, « les preuves directes et indubitables de la présence de René Lévesque à Dachau — le jour même de la libération — n’ont pas été établies à ce jour. Il faudrait une enquête très pointue pour y arriver et une comparaison entre différents écrits journalistiques produits ce jour-là, sans compter les photos officielles qui sont abondantes ». Johnson a emprunté en partie cette voie pour montrer que ce qu’affirme Lévesque ne concorde pas a priori. Il ne dit pas que Lévesque n’est pas allé à Dachau en avril 1945, mais il remet en cause, en comparant différents récits, qu’il y soit entré, comme il le prétend, quinze minutes après que les derniers gardiens du lieu eurent fui.

« C’est très difficile, dans les circonstances où se trouvaient les journalistes à Dachau le jour de la libération, de conclure aussi facilement, et sans une recherche approfondie, que Lévesque ne s’y trouvait pas, explique Anctil. Il est probablement tout aussi difficile d’affirmer avec certitude que Lévesque y était. »

Photo: Wikipédia René Lévesque portant l’uniforme de l’armée américaine

Selon Anctil, « l’absence de mention de Lévesque par d’autres sources ce jour-là ne veut pas non plus dire grand-chose ». Lévesque n’a alors que 22 ans. « Il est peu probable qu’il aurait attiré l’attention d’un officier américain à Dachau alors qu’il y a bien d’autres sujets qui accaparent l’attention, dont des piles de cadavres. Ce qui est certain, c’est que Lévesque a pu entrer à Dachau dans les heures qui ont suivi la découverte du camp, ou peu après, puisqu’il avait pour tâche de suivre les progrès de l’armée américaine et de rendre compte de ses faits d’armes ».

Il est d’ailleurs facile d’expliquer que le nom de Lévesque n’apparaît pas au nombre des journalistes qui entrent les premiers à Dachau, croit Pierre Godin. « Normal, car à Dachau, Lévesque n’était pas journaliste comme tel, mais militaire, c’est-à-dire lieutenant junior assigné à l’info et à la contre-propagande dans l’armée américaine. »

Passé et présent

Le passé est toujours envisagé selon des positions occupées dans le présent. À quoi pense Lévesque en 1986 lorsqu’il rédige ses souvenirs au sujet de Dachau ? Cette portion de ses mémoires le conduit à dénoncer les négationnistes de tout acabit. Lévesque écrit : « Des gens, qui osent se proclamer néonazis et savent que la mémoire est une faculté qui oublie, vont jusqu’à soutenir que rien de tout cela n’est vraiment vrai. » Il ajoute : « Je vous assure qu’elle était pourtant bien réelle, dans son irréalité de cauchemar, cette chambre à gaz dont les serveurs s’étaient sauvés en nous laissant leur dernier stock de corps nus comme des vers, d’un blême terreux. »

William Johnson regarde les choses autrement. « De son vivant, comme depuis sa mort en 1987, René Lévesque a toujours été tenu comme un homme vrai, un homme qui ne mentait jamais. Ma recherche méticuleuse démontre le contraire. Il mentait souvent, et même quand il s’agissait des fondements de l’État. »

Johnson observe que le récit que Lévesque fait de la libération d’Édouard Daladier et de Paul Reynaud au château d’Itter présente des incongruités importantes. La scène de bataille était telle, explique-t-il en citant des sources militaires, qu’il est impossible que Lévesque n’en ait pas fait mention, ce qui tend à prouver qu’il n’a pas assisté du tout à la scène. Ce n’était d’ailleurs pas un célèbre joueur de tennis, Jean Borotra, comme le prétend Lévesque, qui aurait ce jour-là servi de messager, toujours selon les archives militaires.

En 1986, dans ses mémoires, Lévesque fait suivre cette histoire d’une autre où le maréchal Hermann Goering, homme fort du régime d’Hitler, lui tombe dessus comme par enchantement. Pourtant, en 1973, à l’historien Jean Provencher, Lévesque disait ne pas avoir été là au moment de la reddition de Goering, mais être arrivé sur les lieux trente minutes plus tard. Lévesque avait-il une conception plutôt fantaisiste du récit historique tel qu’on le pratiquait aussi dans le journalisme, du moins au temps où y brillaient de grands reporters comme Joseph Kessel ?

Johnson affirme au Devoir être le premier à mettre en doute les épisodes de Dachau, du château d’Itter et de la rencontre impromtue avec Goering. Dès 1986 pourtant, Robert McKenzie, du Toronto Star, avait relevé l’invraisemblance de l’histoire de Goering. La même année, Benoit Aubin avait écrit dans The Gazette que Lévesque mentait à ce propos. L’animateur-vedette Pierre Pascau, dans un texte publié par La Presse, soulignait que Lévesque racontait depuis longtemps avoir vu à Milan le cadavre de Mussolini et en Allemagne le maréchal Goering sortir d’un fourré. « M. Lévesque avoue aujourd’hui qu’il n’a pas vu ces choses et qu’il est arrivé aux endroits qu’il décrit peu de temps après les événements. Curieux phénomène ! Un trou de mémoire d’habitude nous fait oublier quelque chose que nous savons déjà, mais ne nous fait pas nous souvenir d’une scène à laquelle nous n’avons jamais assisté. »

Selon Pierre Godin, Lévesque fait cependant bel et bien partie d’un groupe « de journalistes alliés qui ont recueilli la dernière confession » de Goering, peu après son arrestation. Il ajoute que « Lévesque lui-même a rectifié ou nuancé certains faits concernant Mussolini et Goering relevés par Johnson, attribuant sa méprise aux caprices d’une mémoire défaillante. De sorte que le soi-disant inédit de Johnson là-dessus n’est finalement que du réchauffé ».

À quel point la mémoire de René Lévesque avait-elle pris des libertés avec l’histoire ? Quand Lévesque revient d’Europe en 1945, il monte à bord du paquebot Queen Mary, montre Johnson. Mais dans ses mémoires, Lévesque écrit plutôt qu’il était à bord du Normandie

49 commentaires
  • Jean Lafleur - Abonné 10 mars 2018 01 h 40

    Du règlement de compte.

    La mémoire peu fiable de l’ancien premier ministre Lévesque, surtout en fin de vie, c’est bien connue et il le reconnaissait lui-même. De son dernier livre, j’ai surtout le souvenir d’une exquise rédaction. Par contre, du texte de M. Johnson… quoi d’autre qu’une tentative opportuniste de jouir d’un règlement de compte par un ancien d’Alliance Québec.

    • Christiane Gervais - Abonnée 10 mars 2018 10 h 27

      Et comme les médias, tous devenus anti indépendantistes au fil des ans, pourront s'en donner à coeur joie! On a sonné l'hallali.

    • Patrick Boulanger - Abonné 11 mars 2018 09 h 51

      @ Mme Gervais

      Mme Gervais, Le Devoir est un journal indépendantiste. quand au Journal de Montréal, il serait surprenant qu'il soit anti indépendantiste tant que l'ancien chef du PQ va être à la tête de Québecor.

    • Pierre R. Gascon - Inscrit 11 mars 2018 19 h 25

      Monsieur Patrick Bélanger,

      Le Devoir est un jounal qui se dit indépendant; c'est différent.

    • Jean-Pierre Martel - Abonné 11 mars 2018 23 h 05

      Patrick Boulanger écrit : « Le Devoir est un journal indépendantiste.»

      Lorsque je lis Le Devoir, j’ai souvent l’impression de lire les écrits de gens persuadés de la nécessité de faire l’indépendance, mais qui ne se rappellent plus pourquoi.

  • Jacques Lamarche - Abonné 10 mars 2018 03 h 51

    Le dernier épisode d'une guerre haineuse

    Jamais on aurait cru que la guerre que mène M. Johnson contre les Québécois et leur culture pouvait descendre aussi loin dans le passé, aussi bas dans la destruction des symboles et des idoles qui nous ont guidés.

    • Jean-Pierre Martel - Abonné 10 mars 2018 14 h 34

      Le Devoir n’est pas obligé de parler de tout. Il y a des nouvelles qu’on peut lire sur les sites de Radio-Canada et de La Presse et qu’on ne retrouve pas sur le site du Devoir.

      Et inversement.

      Le long texte de M. Johnson ne vise pas à corriger un fait historique mais à mettre en doute l’honnêteté intellectuelle d’un journaliste qui, beaucoup plus tard, est devenu un des plus grands et des plus intègres chefs d’État de l’histoire du Québec.

      Je ne sais pas pour qui M. Johnson a voté au cours des dernières années mais je soupçonne qu’il a contribué à faire élire ces politiciens corrompus qui nous gouvernent depuis 15 ans.

      René Lévesque, était-il pédophile ? S’agissait-il d’un prédateur sexuel ? Comment peut-on salir sa mémoire ? Eh bien, en lui trouvant des puces et en mettant en doute son intégrité.

      C’est ce à quoi s’emploie M. Johnson.

      Je ne reproche pas au journaliste Jean-François Nadeau d’avoir pondu son article. Mais je reproche à la direction du Devoir de l’avoir publié et de faire ainsi de la publicité gratuite à ce pisseux de vinaigre anti-québécois.

      À quel jeu joue donc Le Devoir ?

  • Marie Nobert - Abonnée 10 mars 2018 04 h 57

    «Celui qui ment (sciemment) manque de dignité.» (!)

    Lévesque n'est pas revenu d'Europe à bord du Normandie. Je confirme. De mémoire, la «mémoire» est une faculté qui «oublie» sutout quand on la sollicite. Ça change quoi?! Bref. William Johnson devrait plutôt s'attarder aux «néo-révisionnistes historiques actuels», cette clique à laquelle on serait tenter de l'associer, mais de «guerre lasse»... On veut de l'Histoire?! Mister «Will-bull» Johnson devrait nous parler de l'Irlande sous l'«Empire des censiers». (ouille!) La question est ouverte, très largement ouverte. Un «Orangiste» de première que ce «Will-bull». Je me reprendrais Vian, mais...

    JHS Baril

    Ps. De mémoire, René Lévesque, en nage, est revenu au pays à bord du S.S. Minnow. Un mensonge que je confirme. (!)

    • Jean-Pierre Grisé - Abonné 10 mars 2018 15 h 02

      Votre haine des québécois,Mister Will-bull,est énorme et dépasse l'entendement.Elle ne nous incite que davantage,en vous écoutant à
      réaliser qu'il n'y a rien à faire avec les disciples de Lord Durham.....

  • Francis Soulié de Morant - Inscrit 10 mars 2018 05 h 02

    Le paquebot Normandie

    Ayant subi un incendie,en 1942, à New York, le paquebot Normandie n'aurait pas pu transporter René Lévesque en 1945.

  • Yves Côté - Abonné 10 mars 2018 05 h 47

    Nausée

    Ce matin, j'ai la nausée.
    Jamais je n'aurais cru possible que l'un des adversaires politiques de notre émancipation politique puisse plonger à un niveau d'abjection d'une telle provocation. Procédé qui comme au temps de l'Orangisme canadien triomphant, nous montre ouvertement un racisme fier d'en être à l'endroit des Québécois.
    D'ailleurs toujours déshonorant, le procédé de s'attaquer à un héros identitaire reconnu pour tenter de discréditer les fondements d'honnêteté et d'humanisme qui purent être les siens, ne repose jamais sur un autre sentiment et la même doctrine conjugués que la haine raciale et du fascisme.
    J'en veux pour preuve absolue, en premier, la motivation extrême et la détermination totale qui sont nécessaires à la poursuite assiduie d'une recherche "indépendante" qui dure depuis plus de trente ans. En effet, je sais par expérience si colossale la somme d'énergie et l'obstination nécéssaires pour le faire que seule elle peut être portée par la profondeur d'une haine ou d'un amour pur.
    Je le sais avec certitude, parce que j'en poursuis une moi-même depuis 35 ans et que par hasard sans doute, mais j'en doute, je suis à terminer un texte sur le sujet en question. Même sujet, mais sentiment de respect inversé pour une autre personne.
    Et en deuxiième, je le sais parce que ce qui détermine l'absolu certitude de ma condamnation personnelle de racisme à l'endroit de Monsieur Johson, c'est la lâcheté qui caractérise l'expression de ses accusasions. En effet, puisque les attaques nauséabondes qui sont les siennes sont dirigées à l'endroit d'une personne qui ne peut se défendre elle-même, puisqu'elle n'est malheureusement plus des nôtres.
    Pour lui répondre sans nous abaisser à son niveau, j'invite donc tous les Québécois à couvrir de fleurs la tombe de René Lesvesque. Nous nous unirons ainsi au-delà de nos divergences.
    Je ne pourrai par le faire moi-même pour diverses raisons.
    L'une ou l'un de vous aurait-il la générosité de le faire en mon nom ?
    VLQL !

    • Michèle Laframboise - Abonnée 10 mars 2018 10 h 44

      Bien dit Monsieur Côté!

      dans la vie de tous les jours nous oublions bien des détails sur des événements qui nous sont arrivés il y a quelques années. Je serais bien en mal, par exemple, de retracer la journée de mon mariage et de tout ce qui est arrivé. Et on pourrait toujours trouver une incongruité dans mon témoignage en fouillant assez longtemps!

    • Pierre R. Gascon - Inscrit 11 mars 2018 20 h 07

      Monsieur Johnson vous qui avez étudié chez les Jésuites, je vous rappelle que le DIEU d'Ignace de Loyola, celui de mes ancêtres également, nous veut humains et fraternels. Ce même Dieu était aussi celui de votre mère franco-ontarienne. Sachez que ce Dieu n’est pas un tyran prompt à éliminer les opposants.

      Pourtant, vous vous livrez a des violentes polémiques. Ce qui est commun dans votre brûlot, c’est votre incapacité de rejoindre l’autre dans sa différence, voire le refus délibéré de cette différence. Depuis fort longtemps, dans vos chroniques publiées dans La Gazette, vous avez essayez de faire croire à vos lecteurs que les bons étaient tous de votre côté et les méchants tous de l’autre?

      Pourtant, au nom de la démocratie, en votre qualité de président d'Alliance-Québec, vous aviez justifié votre présence, lors d'un défilé de la Fête nationale; c'est à cette occasion vous vous étiez fait entarté. Par ce geste, l'auteur voulait dénoncer l'incongruité de votre présence.