#MoiAussi: accepter les limites de la dénonciation

Le mouvement de dénonciation #MoiAussi s’est rapidement déployé sur tous les continents au cours des derniers mois.
Photo: Claude Paris Associated press Le mouvement de dénonciation #MoiAussi s’est rapidement déployé sur tous les continents au cours des derniers mois.

Le mouvement #MoiAussi a délié les langues et fait exploser le nombre de dénonciations. Mais nombreuses sont les victimes d’agression sexuelle qui doivent accepter les répercussions, sachant que leur plainte n’a aucune chance d’aboutir.

« Il faut apprendre à accepter qu’il y a une limite à ce qu’on peut faire, et c’est frustrant », indique Julie*, qui avait 21 ans lorsqu’elle a été agressée sexuellement.

La jeune femme garde un souvenir flou de la journée de 2003 où elle s’est réveillée nue, confuse et désorientée dans ce qu’elle croit être l’appartement de son agresseur.

Ce dont Julie se souvient, c’est d’avoir passé la soirée dans un bar montréalais en compagnie d’amis et d’avoir échangé avec un homme connu.

« Il m’avait laissé une serviette et un mot pour me dire de prendre mon temps. J’ai pris une douche et ensuite je suis sortie dans la rue. Je ne savais même pas où j’étais. J’étais vraiment sonnée », raconte Julie.

C’est une amie qui a voulu prendre de ses nouvelles qui l’a amenée à l’hôpital, soupçonnant son amie d’avoir été victime de la drogue du viol, mais c’était trop tard.

« Il aurait pratiquement fallu que je prenne un échantillon d’urine dans la minute qui a suivi l’agression pour en retrouver des traces », explique-t-elle.

« On n’en parle pas beaucoup, on dirait que c’est encore tabou, mais la drogue du viol, c’est ta parole contre celle de ton agresseur. Même si on te croit, les chances que tu puisses prouver ton agression sont presque inexistantes », souligne-t-elle.

Bien qu’elle ait dénoncé l’agresseur à la police, aucune plainte n’a été retenue, faute de preuve.

Le mouvement de dénonciation #MoiAussi est trop souvent associé par les services de police et les politiciens au dépôt d’une plainte, note Stéphanie Tremblay, porte-parole du Regroupement québécois des Centres d’aide et de lutte contre les agressions à caractère sexuel (RQCALACS).

« Ce qu’il faudrait dire aux femmes, c’est que ce n’est pas nécessaire de porter plainte pour briser le silence et se départir des conséquences d’une agression […] La réalité, c’est que ce ne sont pas toutes les victimes qui ont accès à la justice », mentionne Mme Tremblay.

Selon les chiffres les plus récents de Statistiques Canada, de 2009 à 2014, 12 % des agressions sexuelles ont mené à une déclaration de culpabilité au criminel, comparativement à près du double (23 %) pour les affaires de voies de fait. « Avant de dire aux femmes de porter plainte, le judiciaire doit faire ses devoirs », souligne Mme Tremblay.

« Ce n’est pas vrai que c’est le désir de toutes les victimes. Ce qu’elles veulent, c’est retrouver leur estime ; la plupart, ce qu’elles veulent, c’est que l’agresseur et l’entourage reconnaissent que l’agression a eu une conséquence dans leur vie », ajoute-t-elle.

D’ailleurs une étude publiée cette semaine sur l’accès des femmes victimes de violence conjugale, sexuelle ou d’exploitation sexuelle au système de justice pénale au Québec rapporte que les femmes vont souvent préférer se concentrer sur un cheminement personnel avant d’entamer un processus de plainte.

À quoi bon dénoncer

C’est le cas de Suzanne*, qui avait six ans et demi lorsque, par un froid matin d’hiver, un inconnu lui a proposé de l’embarquer dans sa voiture pour l’emmener jusqu’à l’école.

Si elle se rappelle avoir d’abord refusé, la bourrasque de vent qui a soufflé sur ses joues l’a finalement convaincue d’accepter de monter à bord du véhicule.« Une fois dans sa voiture, il a barré les portes et m’a agressée sexuellement », confie la femme, aujourd’hui dans la cinquantaine.

Le mouvement de dénonciation #MoiAussi a chamboulé Suzanne, qui est convaincue de l’identité de son agresseur, mais qui doit composer avec le fait que celui-ci est aujourd’hui décédé.

« Je n’ai jamais envisagé de parler à visage découvert, ça serait trop difficile, d’autant plus qu’il est mort et que ce serait ma parole contre celle de quelqu’un qui n’est plus là et pour des gestes commis il y a 50 ans », mentionne Suzanne.

Ce n’est pas nécessaire de porter plainte pour briser le silence et se départir des conséquences d’une agression


Après avoir investi des années à faire la paix avec son passé, Suzanne s’est longtemps demandé à quoi bon dénoncer quelqu’un qui n’est plus de ce monde.

« Jusqu’à tout récemment, je me disais que ça ne servait à rien. Et ça se peut qu’effectivement ça ne serve à rien, mais je me dis que si jamais d’autres ont aussi dénoncé le même homme, ça pourrait régler des dossiers qui sont peut-être demeurés en suspens pendant des années », confie Suzanne, qui a décidé d’aller rencontrer des policiers plus de 50 ans après l’incident.

*Nom fictif pour préserver l’identité de la survivante

Documenter #MoiAussi

Pour que la douleur, la tristesse et la colère ne restent pas « lettre morte », l’écrivaine Martine Delvaux a lancé une création documentaire en octobre dernier.

L’écrivaine a reçu les témoignages de femmes qui, à visage découvert ou de façon anonyme, racontent les violences sexuelles vécues.

«#MoiAussi a permis de mettre des mots sur tout, par-delà ce que permet ou non le criminel, ce qui est possible ou non en vertu de nos lois — et de nos modes de fonctionnement en matière de justice. Il y a tout ce qu’on aime appeler les « zones grises ». #MoiAussi a participé à ouvrir la parole sur une panoplie d’actes qui sont tous des violences sexuelles, mais qui ne tiendraient pas tous la route au criminel — pour toutes sortes de raison », souligne l’écrivaine.

Mme Delvaux poursuit sa démarche pour trouver la forme que prendra cette oeuvre collective dans les prochains mois.

Que fait-on pour les victimes?

Aperçu des mesures prises pour améliorer l’accès à la justice pour les victimes

Le modèle de Philadelphie, qui vise à réviser les plaintes pour agression sexuelle jugées non fondées, a été mis en place à la Sûreté du Québec et aux services de police des villes de Montréal, Québec et Gatineau.

La Sûreté du Québec et la Gendarmerie royale du Canada se sont engagées à réviser un échantillon de plaintes pour agression sexuelle classées comme non fondées.

Un comité d’examen des décès liés à la violence conjugale, présidé par la coroner en chef du Québec, a été créé.

Le ministère de la Sécurité publique s’est engagé à réaliser une « inspection thématique » des pratiques d’enquête en matière d’agression sexuelle de tous les services de police du Québec.

Le ministre de l’Éducation a annoncé le retour des cours d’éducation à la sexualité au primaire et au secondaire.

La ministre de la Justice s’est engagée à corriger une brèche dans la Loi sur l’indemnisation des victimes d’actes criminels qui aurait pu permettre de tenir compte du comportement d’une victime d’agression sexuelle dans l’étude de son dossier.

Le Barreau du Québec a mis sur pied un groupe de réflexion, qui a notamment recommandé, selon Le Journal du Barreau, la révision périodique des infractions de nature sexuelle du Code criminel, la création d’une entente multisectorielle entre les intervenants responsables des dossiers d’agression sexuelle, à l’image de celle qui existe pour les mineurs, le lancement d’une réflexion sur l’intégration de mesures de justice réparatrice au Québec, la modification du Code civil pour abolir la prescription dans les cas d’agression sexuelle, la création d’une formation sur les bonnes pratiques en matière de contre-interrogatoire des personnes vulnérables et la mise sur pied d’une formation obligatoire sur les crimes de nature sexuelle pour tous les policiers.

À Ottawa, la Chambre des communes a adopté un projet de loi pour rendre obligatoire la formation des aspirants juges en matière d’agression sexuelle. Il piétine au Sénat depuis des mois.

Marie-Michèle Sioui Le Devoir