#MoiAussi: la honte a changé de camp

Année après année, les femmes prennent la rue le 8 mars, Journée internationale des femmes, l’occasion de faire le point sur la lutte pour l’égalité. Cette année, cette journée a une saveur toute particulière avec le mouvement de dénonciation publique des agressions sexuelles.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Année après année, les femmes prennent la rue le 8 mars, Journée internationale des femmes, l’occasion de faire le point sur la lutte pour l’égalité. Cette année, cette journée a une saveur toute particulière avec le mouvement de dénonciation publique des agressions sexuelles.

« Enfin. » Le mot est prononcé — soupiré, presque — par Léa Clermont-Dion, l’une des instigatrices de la déclaration #EtMaintenant en soutien aux victimes de violences sexuelles. Il résume bien son sentiment cinq mois après l’affaire Weinstein, qui a déclenché une vague de dénonciations publiques d’agressions de toutes sortes rassemblées sous le mouvement #MoiAussi (#MeToo).

Ça pourrait tout aussi bien être le mot « révolution », comme le montre son enthousiasme. « Je ne sais pas si les gens le réalisent, mais on est dans un changement historique et social extraordinaire, qui peut s’apparenter à une révolution », lance l’animatrice, auteure et militante féministe. Une révolution réelle et profonde, « tout aussi considérable que le mouvement pour l’avortement ».

Un mot qu’hésite toutefois à employer le professeur en sociologie à l’UQAM et spécialiste des mouvements sociaux et des contestations Marcos Ancelovici. « À moyen et long terme, on pourra peut-être parler de révolution, mais en sciences sociales, [celle-ci] suppose une transformation en profondeur des structures sociales, des institutions. On n’est pas rendu là. »

Car malgré l’immense ralliement derrière les mots-clics #MeToo, #MoiAussi et #BalanceTonPorc, ce n’est que la pointe de l’iceberg, note le professeur. Il ne souhaite pas décourager outre mesure, mais il a des réserves. « On a eu Rozon, Weinstein, oui. Mais c’est infime par rapport à l’ampleur du problème. Tout le sexisme ordinaire, au quotidien, ça passe encore sous le radar. »

Certes, des interdits ont été levés, des tabous brisés, des agresseurs ont été pointés, ce qui est « nouveau et sans précédent ». Mais il préfère parler de « révolte symbolique », de « progrès », demeurant prudent sur la portée de #MoiAussi. « Une révolte, ça oui. Ne serait-ce que par la prise de parole des femmes », a-t-il dit.

Signes avant-coureurs

Coordonnatrice du Réseau québécois en études féministes (RéQEF), Sandrine Ricci voit néanmoins un « build-up », quelque chose de très ancré dans l’histoire dans ce mouvement qu’elle qualifie aussi de révolte. « On ne part pas de zéro », assure cette chargée de cours en sociologie à l’UQAM. « Il y avait des signes avant-coureurs, il y en a depuis des décennies, et il ne faut pas oublier l’histoire dans laquelle le mouvement s’inscrit. Dans les années 1970, la question du viol était centrale dans l’émergence et la structuration du mouvement féministe dans plusieurs pays du monde, y compris ici. »

Il trouverait aussi racine dans des événements plus récents, comme l’affaire Gab Roy contre Mariloup Wolfe, les agressions dénoncées dans les milieux universitaires et le viol collectif en Inde en 2013 qui avait eu des échos jusqu’ici, évoque-t-elle. Événements auxquels on pourrait ajouter l’affaire Jian Ghomeshi, celle d’Alice Paquet contre Gerry Sklavounos et bien d’autres. Le Printemps étudiant a aussi joué un rôle. « Il ne faut pas oublier que les femmes qui sont là aujourd’hui ont vu la grève de 2012, elles se sont politisées à ce moment-là, et il y en a de nouvelles. On observe un formidable regain du féminisme, qui a maintenant droit de cité. »

Le mouvement #MoiAussi est une « immense assemblée de cuisine », comme celles qui se faisaient il y a près de 50 ans, où divers types de violences sexuelles — des propos de « mononcle » jusqu’au viol, en passant par des inconduites sexuelles — ont été dénoncées publiquement à travers les médias et les réseaux sociaux. « Que ça fuse de tous bords tous côtés, c’est bien, estime Mme Ricci. On ne peut pas penser qu’on va mener une lutte contrôlée. Dans les mouvements sociaux, on appelle ça la diversité des tactiques. »

Un malaise appelé Catherine Deneuve

Si le mouvement #MoiAussi n’est pas encore une révolution, il fait certes face à une certaine contestation, prémisse à toute transformation sociale majeure. « Il n’y a pas de révolution sans malaise, sans coup d’éclat », soutient Léa Clermont-Dion. « Avant, on n’aurait pas levé la main pour dire “ça suffit !”, mais là, on s’est mis à dénoncer tout haut. C’est sûr que ça a créé des malaises. »

L’une de ces contestations s’est incarnée en la personne de Catherine Deneuve, qui a cosigné, avec cent Françaises, une lettre dans Le Monde défendant la « liberté d’importuner ». Léa Clermont-Dion ne l’avait pas vue venir. Mais après s’être penchée dessus pour tenter de comprendre pourquoi certaines femmes pouvaient soutenir cette position, elle a constaté qu’il n’y avait là rien de nouveau. « Depuis deux siècles, on observe ce genre de ressac quand il y a un avancement des femmes dans l’espace public, comme les luttes pour le droit de vote des femmes ou pour l’avortement. Il y a toujours eu un ressac antiféministe, exprimé par la crainte que les relations amoureuses et l’ordre établi du mariage allaient être ébranlés, dit-elle. Plus ça change, plus c’est pareil. Ça m’a réconfortée. C’était normal. »

#EtMaintenant… de l’espoir

Les révolutions sont des processus et prennent du temps, rappelle le sociologue Marcos Ancelovici. « Ce n’est pas quelque chose qu’on fait comme ça et c’est réglé. » Il cite l’exemple du racisme, qui est présent plus que jamais, malgré les gains de la lutte des Afro-Américains pour les droits civiques. « Pour caricaturer, il y a d’abord la prise du Palais d’hiver », poursuit-il, évoquant cet épisode de la Révolution russe. « Ensuite, il y a les luttes, la mise en place de réformes et de changements qu’on considère comme fondamentaux. Ça peut durer des années, et le processus génère des réactions et des problèmes qu’on n’avait pas anticipés. »

Portée par un optimisme certain, Léa Clermont-Dion fait remarquer qu’une multitude de groupes féministes sont prêts à porter le mouvement. En début de semaine, une coalition de groupes contre la violence faite aux femmes a vu le jour. Le Regroupement québécois des Centres d’aide et de lutte contre les agressions à caractère sexuel (RQCALACS), lui, se lancera dans une consultation citoyenne à travers le Québec pour récolter les témoignages et revendications des femmes victimes de violence sexuelle. Et des appuis s’ajouteront à la campagne « Sans oui, c’est non ! », qui vise à prévenir le harcèlement sexuel et les agressions sexuelles dans les cégeps et universités. « Ce n’est peut-être pas aussi sexy qu’une plainte publique contre Rozon, mais ce sont des initiatives qui pourront nous rallier », croit-elle.

Sandrine Ricci voit aussi de manière positive cette révolution en devenir. « Les hommes tombent, il y a un réel changement et des conséquences matérielles, constate-t-elle. La honte a changé de camp, disent les plus positifs. »
 


Avec Dave Noël