Des maisons d’hébergement pour femmes violentées crient à l’aide

Les maisons d’hébergement pour femmes victimes de violence conjugale situées en région débordent.
Photo: iStock Les maisons d’hébergement pour femmes victimes de violence conjugale situées en région débordent.

Elles sont sous-financées, craignent l’épuisement de leur personnel et sont carrément en train de déborder. Les maisons d’hébergement pour femmes victimes de violence conjugale situées en région demandent au gouvernement Couillard de leur donner les ressources nécessaires à leur réalité : celle de devoir couvrir un vaste territoire moins peuplé et éloigné, là où elles doivent pallier l’absence de services.

Le taux d’occupation était de 149 % en janvier dernier à la maison L’Aid’Elle de Gaspé. Ce centre qui vient en aide aux femmes victimes de violence est en voie de boucler son année financière la plus occupée, avec un taux moyen de 115 %. « Depuis que je suis arrivée en 2012, ça ne cesse d’augmenter », a soutenu la directrice, Marie-Noël Marcoux.

À la Maison des femmes de Baie-Comeau, Hélène Millier gère dix-huit lits, mais n’est financée que pour dix. « Nous, on revendique deux places supplémentaires, mais ce n’est pas facile à faire valoir auprès du gouvernement. Pourtant, ça nous permettrait d’avoir une intervenante de plus », dit-elle.

À la maison d’hébergement l’Aquarelle de Chibougamau, la directrice Marie-Ève Guay peine à attirer les travailleuses en leur offrant 20 $ l’heure, un tarif pourtant normal pour ce genre d’emploi au Québec. La raison ? Ses deux concurrents sur le marché de l’emploi, soit le centre régional de santé et de service sociaux et la Commission scolaire de la Baie-James, offrent d’alléchantes primes d’éloignement. « Ça fait une différence considérable », souligne-t-elle.

Pour boucler les budgets, des maisons coupent leurs campagnes de financement et certains services de prévention. Une absence lors d’un quart de travail n’est pas toujours remplacée et chaque intervenante en fait un peu plus. « Ça veut dire pelleter quand il y a une tempête, sortir les poubelles, entretenir la maison et déboucher les toilettes. C’est du 24/7, et on n’est pas capable de leur donner un salaire à la hauteur, lance Cathy Allen, directrice de la maison Alternatives pour Elles de Rouyn-Noranda. C’est vraiment une vocation. »

Le transport, un défi

En région, le transport est un des grands défis. À Matane, une femme qui part de son refuge pour aller, par exemple, rencontrer un avocat en droit de la famille à Rimouski doit parcourir plus de 200 kilomètres aller-retour. « Et ça veut dire une intervenante mobilisée pour presque toute la journée », constate Louise Riendeau, du Regroupement des maisons pour femmes victimes de violence conjugale.

Sur la Côte-Nord, les trois maisons d’hébergement ont puisé à même leur budget pour se payer des camionnettes. Elles servent à faire le taxi notamment pour aller reconduire les enfants afin qu’ils continuent de fréquenter la même école. « Le transport en commun, ce n’est pas aussi simple qu’à Montréal », a lancé Mme Millier, de Baie-Comeau.

Elle remarque aussi que dans les grands centres urbains, les femmes ont davantage accès à des banques alimentaires, ce qui n’est pas le cas en région, où la facture d’épicerie est plus chère.

Autre défi : la sécurité. « On doit être encore plus vigilantes qu’en ville. Tout le monde se connaît et les menaces de mort à l’égard des intervenantes sont fréquentes », a indiqué pour sa part Mélisande Dorion, de l’Alliance des maisons d’hébergement de 2e étape, en plaidant pour plus de dispositifs de sécurité (vitres pare-balles, caméras).

« On a essayé de les pallier, mais les disparités sont toujours importantes en région, que ce soit du point de vue des salaires ou de l’absence de certains services qui font que nos maisons sont obligées de s’en occuper », a déclaré pour sa part Manon Monastesse, directrice de la Fédération des maisons d’hébergement pour femmes (FMHF).

Le « dumping » du réseau

À mots couverts, les directrices des maisons d’hébergement ont en effet confié au Devoir en avoir assez du « dumping du réseau de la santé ». Il n’est pas rare que le département de psychiatrie d’un centre hospitalier contacte une maison le vendredi après-midi pour qu’elle prenne en charge une femme aux problèmes multiples (toxicomanie, santé mentale, etc.). « La femme vient de commettre une tentative de suicide et le personnel médical veut qu’on l’encadre, mais nous, on n’est pas équipé pour faire du un pour un », déplore Marie-Noël Marcoux, de la maison L’Aid’Elle à Gaspé, qui existe depuis 30 ans.

À Rouyn-Noranda, Cathy Allen rappelle qu’il n’y a aucun centre de crise pour les femmes en grande détresse, comme c’est le cas à Montréal. « Les policiers nous appellent parce qu’ils ne savent pas où loger une femme. Mais on est souvent obligées de refuser. On ne peut pas aider tout le monde, même si on le voulait. »

Certains « trous de services » vont même compromettre la sécurité des femmes. Jusqu’à tout récemment, faute de lieux consacrés aux visites supervisées, la maison pour femmes de Chibougamau permettait à un père visé par une plainte de violence de venir rencontrer ses enfants à l’endroit où s’était réfugiée sa conjointe. « Mais on a décidé de ne plus le faire et on a remis ça entre les mains du centre régional de santé et de services sociaux. Il y a des limites à combler le vide de services », a dit sa directrice, Mme Guay.

La ministre de la Condition féminine, Hélène David, a démarré des consultations pour relancer le plan d’action en matière de violence conjugale qui prenait fin en 2017. En compagnie de la ministre déléguée à la Protection de la jeunesse et à la Santé publique, Lucie Charlebois, Mme David doit également annoncer mercredi matin des mesures pour soutenir les victimes de violence conjugale et d’agressions sexuelles.

Les maisons d’hébergement pour femmes les attendent de pied ferme. « L’argent, c’est le nerf de la guerre pour que les maisons puissent développer des services connexes et mieux payer leurs intervenants qui sont à bout de souffle », a dit Mme Monastesse, de la FMHF.

Que feriez-vous avec un financement additionnel ?

« Je commencerais par embaucher une intervenante anglophone. De plus en plus de femmes parlent uniquement l’anglais et chez nous, c’est très francophone. »

Marie-Noël Marcoux, directrice de la maison L’Aid’Elle, à Gaspé


« J’augmenterais les salaires de mon équipe. L’argent, ça ne règle pas tout, mais les intervenantes ne seraient pas obligées de trouver un autre travail pour boucler leurs fins de mois. »

Cathy Allen, directrice de la maison Alternatives pour Elles à Rouyn-Noranda


« J’ajouterais une intervenante supplémentaire sur le plancher. On a sept postes de travailleuses à temps plein qui alternent jour, soir et nuit. Mais parfois, il n’y a qu’une intervenante pour un quart de travail. »

Hélène Millier, coordonnatrice de la Maison des femmes de Baie-Comeau


« On mettrait plus d’argent pour les services aux enfants. On demande à l’intervenant [du DPJ] dans le dossier de continuer à faire le suivi, mais ce n’est pas toujours le cas. Les enfants sont souvent oubliés. Ils sont victimes là-dedans. »

Mélisande Dorion, de l’Alliance des maisons d’hébergement de 2e étape