Les luttes oubliées dans les services de garde

Marie-Hélène Alarie Collaboration spéciale
Aujourd’hui, à peine 30 % des travailleuses de tous les services de garde confondus sont syndiquées.
Photo: iStock Aujourd’hui, à peine 30 % des travailleuses de tous les services de garde confondus sont syndiquées.

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

En 2018, on célèbre le 10e anniversaire d’un jugement abolissant la loi 8, qui empêchait la syndicalisation des responsables de services de garde en milieu familial. Louise Chabot, présidente de la Centrale des syndicats du Québec (CSQ), y était.

Elles se sont syndiquées, ensuite une loi les en a empêchées, puis après des années de luttes, elles ont enfin pu reconquérir leurs droits. Mais aujourd’hui, certaines d’entre elles préfèrent revenir en arrière… Le parcours de la syndicalisation des responsables de service de garde en milieu familial, les RSG, est parsemé d’embûches.

C’est en juin 2003 que le gouvernement de Jean Charest, alors en pleine réingénierie de l’État, a fait adopter la loi 8 empêchant les quelque 15 000 éducatrices en milieu familial de se syndiquer. Cette interdiction venait annuler non seulement une décision rendue en 2002 par un commissaire du travail, mais aussi celle du Tribunal du travail qui, en 2003, confirmait le droit de ces femmes de se syndiquer. C’est alors qu’une bataille juridique se met en branle et, en 2008, la Cour supérieure du Québec déclare la loi 8 inconstitutionnelle. « Nous nous sommes battus sur tous les fronts pour défendre ces travailleuses et obliger le gouvernement à reconnaître leurs droits. La CSQ a toujours soutenu les RSG, même au cours des cinq années où le gouvernement Charest a nié leur droit à la syndicalisation », lançait à l’époque Louise Chabot, qui pilotait alors le dossier et occupait le poste de vice-présidente à la CSQ. « C’était une lutte historique. C’est un des grands moments de ma vie de syndicaliste et de féministe que d’avoir eu à lutter pour ça, en accompagnant et en soutenant des femmes qui étaient isolées dans leur maison, seules avec leur réalité », dit-elle aujourd’hui.

Une syndicalisation massive

Dès que le jugement de la Cour est tombé, le résultat a été foudroyant : en quelques mois, la CSQ syndiquait 13 500 des 15 000 RSG. Louise Chabot se souvient avoir bien savouré sa victoire puisqu’un des arguments du gouvernement était que, de toute façon, ces femmes ne voudraient pas se syndiquer.

Le cas des RSG est unique dans l’histoire de la CSQ. Lors de la création, en 1997, du réseau des services de garde à la petite enfance, on avait alors créé deux catégories de travailleuses, « celles qui travaillaient en CPE et toutes ces femmes qui étaient à la maison et qui participaient à la même mission, mais qu’on considérait comme des travailleuses de seconde zone », rappelle Louise Chabot.

Alors, dès le début, sans même parler de syndicalisation, la CSQ a offert à ces femmes de se regrouper en leur proposant divers services. « Rapidement, on s’est aperçus que le statut de travailleuses autonomes qu’on leur avait attribué s’apparentait de plus en plus à celui de salariées. Il y a eu alors une volonté de la part de ces femmes de se faire reconnaître », raconte Louise Chabot.

S’il est vrai que les femmes du secteur des services de garde s’associaient doucement dans les années précédant la loi 8, cette dernière est venue révoquer les quelques accréditations syndicales déjà obtenues. Elle agissait rétroactivement, et « l’ensemble des droits minimaux du travail étaient brimés. De plus, on a démontré qu’on discriminait les femmes puisque c’était 95 % d’entre elles qui effectuaient ce travail ».

Malgré des gains de plus en plus fréquents devant les tribunaux, le gouvernement contestait les jugements, et ce, jusqu’à la campagne électorale de 2008 : « C’est alors que les contestations devant les tribunaux se sont arrêtées », rappelle la présidente pour qui résonnent encore les commentaires de certains élus qui argumentaient en parlant des « p’tites madames à la maison qui gardent des enfants tout en faisant leurs p’tites brassées de lavage ».

De telles percées dans le domaine des emplois typiquement féminins ont contribué à faire qu’au Québec, le taux de syndicalisation des femmes est sensiblement le même que celui des hommes. Selon une étude de l’Institut de la statistique du Québec publiée en 2015, la province compte 39 % de main-d’oeuvre syndiquée, soit 700 000 travailleurs et 680 000 travailleuses. Quand on compare ces chiffres à ceux de la France, on constate là-bas un écart de plus de 3 % en faveur des hommes.

Un certain essoufflement

« Quand on souligne le 8 mars, ça vaut la peine de se souvenir que la marche pour la syndicalisation, pour l’égalité et pour l’équité des femmes peut parfois être longue », lance Louise Chabot en précisant qu’il y a encore beaucoup de travail à faire dans le domaine des services de garde.

Aujourd’hui, à peine 30 % des travailleuses de tous les services de garde confondus sont syndiquées : « Quand on regarde le gouvernement malmener le réseau public, on se demande si les gains des dernières années vont perdurer. » Louise Chabot affirme que ces questions se posent à partir du moment où des politiques mises en place comme la modulation des tarifs et la grande accessibilité aux services de garde privés menacent la pérennité du réseau public. Aujourd’hui, il est plus facile et souvent moins coûteux de choisir un service de garde privé : « On a vu beaucoup de RSG se désengager du réseau public et des services subventionnés. » Ces dernières, voyant les parents déserter leurs milieux de garde, n’hésitent pas à revenir en arrière pour pouvoir continuer à exploiter leur garderie. « C’est un véritable recul pour les femmes. »