La ségrégation professionnelle, source de discrimination?

Émilie Corriveau Collaboration spéciale
«Ce n’est pas normal que des doctorantes en psychologie aient dû faire la grève pour que leur stage soit rémunéré. On ne demande pas aux étudiants en droit ou en génie de faire des stages non rémunérés!» soutient Marie-Claude Raynault, secrétaire au comité exécutif national de l’APTS.
Photo: iStock «Ce n’est pas normal que des doctorantes en psychologie aient dû faire la grève pour que leur stage soit rémunéré. On ne demande pas aux étudiants en droit ou en génie de faire des stages non rémunérés!» soutient Marie-Claude Raynault, secrétaire au comité exécutif national de l’APTS.

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

La valeur des secteurs d’emploi à prédominance féminine est-elle toujours sous-estimée au Québec ? C’est ce que juge l’Alliance du personnel professionnel et technique de la santé et des services sociaux (APTS).

Regroupant la majorité du personnel professionnel et technique du secteur public de la santé et des services sociaux du Québec, l’APTS compte aujourd’hui plus de 52 000 membres. Constituée à 86 % de femmes, l’Alliance s’intéresse de près aux questions relatives à la ségrégation professionnelle et à la valorisation des secteurs d’emploi à prédominance féminine.

« C’est un sujet qui nous préoccupe beaucoup, indique Marie-Claude Raynault
, secrétaire au comité exécutif national de l’APTS. On considère que le gouvernement ne tient pas assez compte de l’existence de la ségrégation professionnelle et on pense que c’est source de discrimination. On est en train d’étudier ça pour tenter de le démontrer. »

D’après Mme Raynault, la sous-estimation de la valeur des secteurs d’emplois à prédominance féminine se traduit de multiples façons et cause différents types de préjudices aux travailleuses.

« Ça touche bien sûr le salaire, mais ce n’est pas tout, assure-t-elle. Prenons l’exemple du remboursement de la cotisation à l’ordre professionnel. Dans divers domaines, la cotisation des employés de l’État est remboursée par l’employeur. Dans les secteurs majoritairement féminins, on remarque que c’est moins souvent le cas. »

Mme Raynault donne également l’exemple des stages non rémunérés plus fréquents dans les secteurs à prédominance féminine, en santé et en services sociaux notamment, que dans ceux à prépondérance masculine.

« Ce n’est pas normal que des doctorantes en psychologie aient dû faire la grève pour que leur stage soit rémunéré, soutient-elle. On ne demande pas aux étudiants en droit ou en génie de faire des stages non rémunérés ! Des différences de conditions comme celles-là, on en note plusieurs quand on se met à comparer les secteurs d’emploi à prédominance féminine avec les autres. »

La Loi sur l’équité salariale

Rappelons qu’en 1996, le gouvernement du Québec a adopté une loi pour corriger la discrimination systémique à l’égard des emplois majoritairement féminins, la Loi sur l’équité salariale. Celle-ci vise à combler les écarts salariaux à l’égard des personnes qui oeuvrent dans des catégories d’emplois à prédominance féminine.

L’application de l’équité salariale est réalisée en évaluant les équivalences entre les emplois à partir de quatre critères : les qualifications requises, les responsabilités assumées, les efforts exigés et les conditions de travail.

Bien que l’APTS considère que l’adoption de la Loi sur l’équité salariale ait permis aux femmes de faire des gains importants, elle est d’avis que cette dernière comporte des lacunes qui empêchent des Québécoises d’accéder à une réelle équité salariale.

« Il y a un biais discriminatoire dans cette loi-là parce qu’elle ne tient pas compte de la ségrégation professionnelle, précise-t-elle. On compare les emplois des hommes et des femmes au sein même d’un secteur qui est déjà discriminé, car il est à prédominance féminine. C’est le cas en santé et services sociaux ainsi qu’en éducation. »

Une question de volonté ?

L’APTS estime que, s’il le désirait, le gouvernement provincial pourrait réduire les écarts qu’elle dénote entre les travailleuses et travailleurs québécois.

« Dans un premier temps, il faudrait que le gouvernement reconnaisse que la valeur des secteurs d’emplois féminins est toujours sous-estimée, soutient Mme Raynault. Il faudrait aussi qu’il améliore la Loi sur l’équité salariale pour qu’elle tienne mieux compte de la ségrégation professionnelle. »

L’APTS croit que le gouvernement québécois devrait également procéder à une analyse différenciée selon les sexes lors de l’élaboration de ses budgets. Permettant de discerner de façon préventive les effets distincts que peut avoir l’adoption d’une mesure sur les femmes et les hommes, elle a pour objectif de réduire les incitatifs qui tendent à perpétuer les iniquités entre les sexes.

« L’analyse différenciée selon les sexes est censée faire partie des pratiques du gouvernement, mais ça ne semble pas se faire aux finances, déplore Mme Raynault. Pourtant, le gouvernement a tous les outils nécessaires pour exercer ce genre d’analyse ; le Secrétariat à la condition féminine a l’expertise pour le faire. Donc le problème, si ce n’est pas les moyens, est-ce que c’est la volonté ? »