Les enseignantes en mal de reconnaissance

Jean-François Venne Collaboration spéciale

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

En novembre dernier, la Fédération autonome de l’enseignement (FAE) rassemblait ses personnes déléguées sur le thème « Pour garder l’équilibre ». Le choix de ce thème n’était bien sûr pas innocent. Un quart des enseignants quittent leur métier dans les cinq premières années. Parmi ceux et celles qui s’absentent en raison d’invalidité, plus de quatre sur dix (43 %) le font en raison d’une maladie reliée à la santé mentale.

« C’est inquiétant et nous voulions creuser la question avec nos 300 délégués de syndicats affiliés, explique Joanne Bertrand, enseignante au préscolaire et au primaire et vice-présidente au secrétariat et à la trésorerie de la FAE. Or, nos délégués nous ont parlé du poids du trop et du poids du manque. »

C’est-à-dire ? Le stress intense et la détresse vécus par plusieurs enseignantes et enseignants viendraient à la fois d’un excès (trop d’élèves par classe, trop d’élèves en difficulté, trop de comptes à rendre, etc.) et d’un manque (pas assez de ressources, de reconnaissance sociale, de soutien politique, etc.).

Le piège du don de soi

Loin de se résorber, le déséquilibre entre l’ampleur de la tâche et la minceur du soutien aurait plutôt tendance à se creuser d’année en année. Joanne Bertrand se demande si le fait qu’il s’agisse d’un métier à prédominance féminine ne jouerait pas dans le peu d’empressement démontré à corriger la situation. La FAE regroupe huit syndicats, lesquels représentent plus de 34 000 enseignantes et enseignants. Environ trois membres de la FAE sur quatre sont des femmes. « Dans ce genre de métier, on parle souvent de vocation et de don de soi, rappelle-t-elle. Or, le don de soi peut être une qualité, mais il est aussi facile d’en abuser. »

Elle donne l’exemple des problèmes de santé admissibles à la Commission des normes, de l’équité, de la santé et de la sécurité du travail (CNESST). Les maladies reconnues pour une prise en charge de la CNESST sont souvent des problèmes physiques liés à des risques prédominants dans les métiers traditionnellement occupés par des hommes. Autrement dit, si vous chutez d’un échafaudage sur un chantier de construction, ce sera considéré comme un accident de travail. Mais si votre classe vous fait sombrer dans une dépression ou vous mène à l’épuisement professionnel, il sera plus difficile de faire accepter cela comme un accident de travail.

Conséquemment, un grand nombre d’enseignantes se tournent vers l’assurance salaire plutôt que vers la CNESST, même si c’est clairement le travail qui les a rendues malades. « Ainsi, ces problèmes sont réduits à des ennuis personnels et on n’en parle pas, du moins pas sous l’angle de la santé publique ou de la santé et sécurité au travail », déplore Joanne Bertrand.

Il s’agit là d’une forme de violence organisationnelle pour la vice-présidente de la FAE, tout comme la banalisation trop fréquente de la violence de certaines élèves envers des enseignantes ou le manque de ressources et de soutien. Cette situation ressemble étrangement à celle que vivent les infirmières. Le recours à la « suppléance obligatoire », imposée dans certaines écoles en raison d’un manque d’enseignants (ce serait particulièrement fréquent à Montréal), fait d’ailleurs penser à l’imposition des heures supplémentaires obligatoires dénoncée par les infirmières. Aux yeux de Joanne Bertrand, cela ne fait que confirmer que les milieux de travail à prédominance féminine vivent tous certaines formes de violence organisationnelle.

« Les métiers dans lesquels on prend soin d’autres personnes sont souvent trop peu valorisés dans notre société, or ce sont des métiers dans lesquels les femmes abondent. »

Désengagement de l’État

À la source de ces violences organisationnelles, il y aurait aussi le désengagement de l’État dans le financement des écoles publiques. Celui-ci provoque un manque de ressources et une dévalorisation de l’expertise des enseignants et enseignantes, que ne viendra certainement pas pallier la création d’un Ordre d’excellence en éducation du Québec, annoncée par le ministre Sébastien Proulx le 22 février dernier. « Les enseignants souhaitent que leur expertise en pédagogie et leur autonomie soient reconnues et ils veulent compter sur davantage de ressources, mais le ministre, lui, crée un prix du meilleur professeur, déplore Joanne Bertrand. Plutôt que de faire des gestes concrets, il lance des leurres. »