La colère des infirmières en guerre contre la surcharge de travail

Jean-François Venne Collaboration spéciale
La moitié des infirmières québécoises oeuvrent à temps partiel.
Photo: iStock La moitié des infirmières québécoises oeuvrent à temps partiel.

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Le cri du coeur de l’infirmière estrienne Émilie Ricard, relayé des dizaines de milliers de fois sur Facebook, a encore une fois rappelé les conditions difficiles dans lesquelles ce métier s’exerce. Surcharge de travail et heures supplémentaires obligatoires sont en tête des récriminations des infirmières. Elles sont aussi dans le collimateur de la Fédération interprofessionnelle de la santé du Québec (FIQ), qui les qualifie de violences organisationnelles.

Ces violences organisationnelles rendent difficiles et précaires les conditions de travail d’un secteur où la grande majorité des travailleurs sont en fait des travailleuses. En effet, 90 % des membres de la FIQ sont des femmes.

« La première violence organisationnelle introduite dans le système de la santé a été les heures supplémentaires obligatoires », déplore Shirley Dorismond, infirmière clinicienne en santé communautaire et vice-présidente sociopolitique et solidarité à la FIQ. Elle est aussi coresponsable du secteur Condition féminine du syndicat, avec la présidente de la FIQ, Nancy Bédard.

Le règne du temps partiel

Elle rappelle que la moitié des infirmières québécoises oeuvrent à temps partiel. Un tiers (34 %) des infirmières auxiliaires et 45 % des inhalothérapeutes se trouvent dans la même situation. Devant ce constat, la FIQ revendique l’augmentation du nombre d’infirmières à temps complet. « C’est carrément de la mauvaise gestion, martèle Shirley Dorismond. Le gouvernement tente d’économiser de l’argent en embauchant moins d’infirmières à temps plein, mais ça ne fonctionne pas puisqu’il doit payer des heures supplémentaires. »

Il y a plus de deux ans, la FIQ s’était entendue avec le gouvernement québécois sur une augmentation du nombre de postes d’infirmières à temps plein et sur l’établissement de nouveaux ratios professionnels en soins-patients. Mais les résultats tardent à venir. La FIQ est donc repartie en campagne, avec le slogan « On a notre quota », afin d’obtenir une réduction du ratio infirmière-patients.

L’aspect obligatoire des heures supplémentaires pose également problème. Non seulement il mène parfois à l’épuisement professionnel, mais il devient aussi une contrainte très difficile à gérer en matière de conciliation travail-famille. Les femmes, en particulier les mères célibataires, sont touchées de près par ces difficultés. « Aucune garderie au Québec ne restera ouverte douze heures parce que vous êtes en heures supplémentaires », illustre Shirley Dorismond.

Briser le silence

Les infirmières ont donc de nombreuses raisons de protester, et certaines le font, comme Émilie Ricard, ou encore Louise Bouchard, Amélie Perron et Marilou Gagnon, qui ont récemment signé une lettre d’opinion dans Le Devoir avec leur collègue infirmier Patrick Martin. Mais la réaction face à ses protestations, notamment dans les médias, agace Shirley Dorismond. Ces dernières semaines, elle a vu bien trop souvent des titres du genre « infirmières au bord de la crise de nerfs ».

« Ça me fait grincer des dents de voir ces titres, admet-elle. Est-ce que c’est parce que nous sommes des femmes qu’on parle de crise de nerfs dès que nous élevons la voix ? Les infirmières ne sont pas en crise de nerfs, mais elles veulent briser le silence quant à leurs conditions de travail et ne veulent plus se contenter de subir. Nous aimons notre travail et nous voulons donner des soins de qualité aux gens. Les conséquences de la surcharge de travail, des ratios de patients trop élevés ou des heures supplémentaires obligatoires, ce sont aussi les patients qui les subissent. Il faut le dire. »

Elle déplore que le ministre de la Santé, Gaétan Barrette, ait tenté de minimiser la sortie d’Émilie Ricard et ait laissé entendre que les nombreuses occupations des lieux en janvier à Trois-Rivières, Sorel, Laval et au Suroît avaient été orchestrées par le syndicat.

La FIQ tente aussi de développer des approches dans le système de santé qui conviennent mieux à la situation des femmes. C’est le cas notamment avec les cliniques de soins infirmiers de proximité, comme SABSA à Québec et la clinique de Montréal-Nord. Elles visent à améliorer l’accessibilité aux soins de santé, notamment des femmes et de leurs enfants, ainsi que des clientèles vulnérables, au sein desquelles les femmes sont aussi surreprésentées.

La FIQ se joint par ailleurs à d’autres syndicats pour défendre la hausse du salaire minimum à 15 dollars l’heure. Le gouvernement du Québec a annoncé en janvier dernier une hausse de 75 ¢ l’heure, qui portait le salaire horaire minimum à 12 dollars. Selon Shirley Dorismond, cette lutte concerne grandement les femmes. De fait, selon l’Institut de la statistique du Québec, en 2016 les femmes représentaient 58,5 % des travailleurs payés au salaire minimum et 58,3 % des salariés payés moins de 15 $ l’heure.