L’effet du partage inégal des tâches domestiques dans les intentions de fécondité

Alice Mariette Collaboration spéciale
«Ce qui se passe avec l’arrivée d'un enfant, c’est que les inégalités dans la répartition des tâches augmentent encore plus», assure Laurence Charton, sociologue à l’Institut national de la recherche scientifique.
Photo: iStock «Ce qui se passe avec l’arrivée d'un enfant, c’est que les inégalités dans la répartition des tâches augmentent encore plus», assure Laurence Charton, sociologue à l’Institut national de la recherche scientifique.

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Les inégalités des sexes dans le partage des tâches domestiques ont-elles une influence sur les intentions de fécondité ? Laurence Charton, sociologue à l’Institut national de la recherche scientifique (INRS), s’est intéressée à la question.

Comment expliquer l’écart important entre les intentions de fécondité et la fécondité effective ? « En moyenne, les gens veulent deux ou trois enfants, un chiffre qui reste stable au fil des générations. Pourtant, la moyenne par couple est inférieure à deux… Alors, pourquoi cet écart ? » s’est interrogée Laurence Charton. Celle qui travaille sur la fécondité et le désir d’avoir ou non des enfants a souhaité trouver des pistes de réponses. Accompagnée de Nong Zhu, professeur-chercheur au centre Urbanisation Culture Société de l’INRS, elle s’est penchée sur le lien entre fécondité et partage des tâches domestiques.

Anticipations et modèles

D’emblée, la chercheuse de l’INRS rappelle que la place des femmes a évolué dans la société depuis les années 1960. « Malgré ce rééquilibrage, certaines tâches semblent plus féminines que d’autres », nuance-t-elle, citant au passage le sociologue français Jean-Claude Kaufmann, qui affirmait que « dans le couple, le partage égal des tâches est une illusion » et que certaines d’entre elles, comme la lessive, incombent presque toujours aux femmes. Dans toutes les provinces et les régions étudiées, quelle que soit la tâche domestique (repas, épicerie, vaisselle, ménage ou lessive), les femmes affirment le plus souvent qu’elles en ont principalement la charge. En outre, la chercheuse constate que les femmes anticipent même cette charge domestique, pensant souvent devoir endosser un certain rôle qui accompagne la maternité. « C’est comme si la façon dont un couple devait fonctionner était intégrée dans leur esprit », ajoute-t-elle. Ainsi, pour beaucoup de personnes, cela reporte le moment d’entrée dans la maternité. D’autre part, cette charge domestique semble aussi les conduire à repenser leur désir initial d’avoir d’autres enfants. « Ce qui se passe avec l’arrivée de l’enfant, c’est que les inégalités dans la répartition des tâches augmentent encore plus », ajoute Laurence Charton.

Politiques familiales

Des différences ont toutefois été observées selon les régions et les provinces de résidence. « Il y a évidemment un parallèle à faire avec les politiques familiales, dans les provinces et régions où les politiques familiales sont quasiment inexistantes. En Atlantique par exemple, les femmes font déjà le maximum au premier enfant, il est donc difficile d’envisager d’en faire d’autres », détaille la sociologue. À l’inverse, dans d’autres endroits, comme au Québec, où la présence de politiques familiales fortes facilite la conciliation travail-famille, la situation est différente. « Par exemple, grâce aux garderies, les femmes peuvent garder une activité professionnelle au Québec, ce qui contribue à réduire les inégalités, contrairement à quand vous vivez dans une société où vous n’avez pas ce genre de soutien et d’aide », pense Mme Charton.

Pistes de solutions

« Si nous voulons à la fois une meilleure égalité dans le partage des tâches tout en réduisant l’écart entre le nombre d’enfants désirés et le nombre d’enfants nés, il faut faire évoluer les mentalités et accompagner institutionnellement ce changement », pense la sociologue de l’INRS. Elle estime par exemple qu’au Québec, même si de nombreuses politiques familiales aident les parents, certaines inégalités demeurent. « Les hommes doivent pouvoir intégrer le foyer », glisse-t-elle. Pour cela, elle estime par exemple que les congés parentaux devraient être pris de façon successive. Cela éviterait que les femmes se retrouvent dans un modèle où elles doivent à nouveau s’occuper des tâches domestiques. « Le congé maternité, c’est formidable, mais cela fait que les femmes s’occupent à la fois de l’enfant et des tâches domestiques, en plus de s’éloigner de leur activité professionnelle », soutient-elle, ajoutant qu’offrir des possibilités de mi-temps à la fois pour l’homme et la femme serait une piste de solution.

En outre, Laurence Charton rappelle qu’il ne s’agit pas d’un phénomène isolé, mais bien d’un problème plus général. « Même avec un esprit égalitaire, cela reste difficile, car les salaires sont inégaux, donc c’est toujours la personne touchant le salaire inférieur qui arrête de travailler », déplore-t-elle.

Laurence Charton parachève actuellement sa recherche et analyse les données collectées lors d’entretiens avec des couples de parents. Elle devrait être en mesure de les publier à l’automne prochain.