La diversité fait la beauté du monde

La mannequin Kara Antoine (à gauche) et Anastasia Marcelin, fondatrice d’une entreprise qui encourage la femme noire à s’affranchir des diktats de la société, travaillent ensemble sur un défilé de mode atypique.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir La mannequin Kara Antoine (à gauche) et Anastasia Marcelin, fondatrice d’une entreprise qui encourage la femme noire à s’affranchir des diktats de la société, travaillent ensemble sur un défilé de mode atypique.

Qui a dit que durant le mois de l’histoire des Noirs il ne fallait parler que des Noirs ? Pour Anastasia Marcelin, c’est plutôt une occasion de célébrer la diversité au sens large. Et elle a pris le mot au pied de la lettre pour la nouvelle édition de son défilé de mode, qu’elle a voulu « atypique ». « On aura des Noirs, oui, mais aussi des Blancs, des enfants, des personnes obèses, des homosexuels, et même une trisomique », affirme la fondatrice d’Élégance Beauté Fierté (EBF), un organisme lancé il y a six ans et qui vise à encourager les femmes à être bien dans leur peau, quelle que soit leur apparence. Elle dit également attendre la confirmation de mannequins transgenres.

« Pendant le mois de février, on fait plein de choses pour parler de nous, mais moi, je ne voulais pas qu’on oublie la diversité au sens large. On vit quand même à Montréal », a-t-elle soutenu. « Si nous [comme Noirs] on se plaint qu’on n’est pas bien représentés à des événements, eux aussi vont dire qu’ils ne sont pas les bienvenus dans [les nôtres]. Mais je ne veux pas ça. On vit tous ensemble dans la même communauté. »

Pour elle, plus qu’une simple présentation de mode, le défilé, qui n’en est pas à sa première édition, est un geste militant. « Il vise à affranchir la femme noire des diktats de la société. » Intitulé « 50 nuances de beauté/50 shades of beauty », il comprend un brunch-conférence, une compétition de coiffures, des prestations musicales et un défilé de mode mettant en vedette des designers et des artistes d’ici, comme Keithy Antoine (Ladyspecialk de la plateforme virtuelle Lounge urbain) et Max Legrande (le rappeur « Ti-kid » de Sans Pression). « Oui, il y a le livre, mais je voulais plutôt parler de la beauté sous toutes ses formes. Pas seulement celle des mannequins, celle de tout le monde », a déclaré cette Québécoise d’origine haïtienne, qui a été candidate aux dernières élections dans Montréal-Nord sous la bannière de Projet Montréal.

Mannequin à son compte pour diverses causes, Kara Antoine a répondu à l’appel d’Anastasia et s’implique bénévolement dans le projet en recrutant les mannequins d’un jour, les artisans et designers d’ici en plus de s’occuper des répétitions et de la régie en coulisse. « C’est une rencontre des cultures, oui, mais il n’est pas question de différence, on ne la voit pas, dit-elle. Le mot qui me vient en tête, c’est “unité”. »

Du diabète à EBF

Car bien au-delà des standards de beauté de l’industrie de la mode, il existe une forme de beauté qui échappe à l’oeil. Anastasia Marcelin l’a trouvée au fond d’elle-même. Il y a six ans, la jeune femme à l’aube de la trentaine pesait 265 livres et souffrait de diabète et d’hypertension sévères. « Mon médecin m’avait dit que ça se pouvait que je meure avant mes 35 ans. Je prenais de l’insuline cinq fois par jour, j’étais très malade, suicidaire même », confie l’entrepreneure, qui a depuis reçu de nombreuses distinctions pour son leadership.

Au début de l’année 2012, elle ne pouvait plus travailler en raison de sa maladie et vivait chez sa mère. Et elle passait des journées à pleurer devant son ordinateur. « J’avais pourtant toujours aidé les gens, fait du bénévolat, c’est comme si je sentais que j’avais ce potentiel-là d’aider les autres et que je n’avais qu’à l’exploiter. J’ai décidé de lancer mon entreprise et j’ai créé EBF. »

Ayant du talent en coiffure, elle est allée frapper à la porte d’une église pour demander si elle pouvait y tenir son premier défilé de coiffures… naturelles. Exit les perruques, les rallonges et les produits chimiques qui abîment la chevelure. « Trois ans plus tard, j’étais en Haïti pour faire la même chose avec les filles là-bas. Et leur dire de s’accepter, peu importe leur corps, si elles sont grosses ou petites », dit la charismatique trentenaire.

« EBF sauve la vie des filles. » Et peut-être celle des jeunes qui pourront fréquenter la nouvelle Université haïtienne sans frontières au Cap-Haïtien, qu’une part des profits du défilé servira à financer. Des sommes financeront également la traduction en français du documentaire 1804 : Hidden History of Haiti.

Des Noires blanches

Aujourd’hui, Anastasia se réjouit d’avoir perdu du poids, au point où son corps ne présente plus aucune trace de diabète. Cela ne l’empêche pas de marteler son message ici dans les répétitions pour le défilé jusqu’en Haïti. « Je leur dis : “Vous êtes belles, arrêtez de vouloir changer la couleur de votre peau. Dieu vous a créé comme ça. Les Blanches sont blanches, vous êtes noires, chacun dans sa catégorie. On est tous des êtres extraordinaires.” »

Pour elle, la quantité de crème et de produits qu’utilisent les femmes noires pour blanchir leur peau est symptomatique d’un problème plus profond d’estime de soi, qui transcende les barrières culturelles. « Dans ma jeunesse, j’ai connu des femmes qui étaient plus foncées que moi et maintenant, elles sont blanches », s’étonne-t-elle encore. Pour elle, c’est une autre forme de maladie.

Malgré tout, Kara Antoine se réjouit de constater « l’effet défilé » sur les mannequins apprentis, « qui n’ont jamais fait ça de leur vie ». « Il y en a qui reprennent confiance. » Les enfants sont timides, mais ce sont loin d’être les plus inhibés. Les femmes sortent bien plus difficilement de leur zone de confort. Et que dire de celles qui ont un handicap ou un surpoids ? note-t-elle. « Pour parler de diversité, il faut inclure les gens de tous les horizons, même ceux qui vivent des choses difficiles. C’est ce qu’on fait, car on veut montrer le courage de ces personnes-là, dit-elle. Parce que ça aussi, ça fait partie de leur beauté. »