Faire plus de place aux autochtones dans le récit collectif, grâce aux archives

Enfants autochtones au pensionnat indien de la mission catholique de Fort Providence, en 1929. Les archives nationales témoignent très peu de la souffrance subie par les enfants dans ces établissements tenus par des communautés religieuses.
Photo: Bibliothèque et Archives Canada Enfants autochtones au pensionnat indien de la mission catholique de Fort Providence, en 1929. Les archives nationales témoignent très peu de la souffrance subie par les enfants dans ces établissements tenus par des communautés religieuses.

« Nous sommes ce qu’on choisit de se rappeler, mais aussi ce qu’on choisit d’oublier. »

Sur fond de réconciliation et de décolonisation, Bibliothèque et Archives Canada revisite la mémoire collective des autochtones et tente de rendre des milliers de documents plus accessibles et plus respectueux de leur passé.

Dans le cadre d’un projet doté de 12 millions, l’agence fédérale souhaite notamment embaucher des archivistes autochtones pour travailler sur le terrain, au sein des communautés, et pour accorder aux principaux intéressés plus de contrôle sur le matériel recueilli.

La « décolonisation du récit collectif » constitue présentement un enjeu brûlant pour ceux qui sont chargés de répertorier, classer et rendre accessibles les documents qui relatent l’histoire du pays. Le rapport de la Commission de vérité et réconciliation du Canada recommandait notamment aux archivistes de revoir leur travail en prenant davantage en compte les autochtones.

« Les archives sont les instruments de la bureaucratie, du pouvoir », explique Greg Bak, historien et archiviste à l’Université du Manitoba. « Les archives peuvent contribuer à fixer et à préserver une vision coloniale des relations » entre les peuples.

Les archives nationales, par exemple, conservent les documents administratifs des pensionnats fédéraux pour autochtones, mais ces archives témoignent très peu de la souffrance subie par les enfants dans ces établissements tenus par des communautés religieuses.

Bibliothèque et Archives Canada embauche sept archivistes autochtones qui parcourront le pays à la recherche de documents actuellement conservés dans les communautés, mais aussi pour entendre les récits de la bouche même des autochtones, explique Johanna Smith, directrice des services à la communauté. « L’intérêt est certain : chaque fois qu’on en parle, quelqu’un quelque part nous dit : “On a un congélateur plein de rubans magnétiques, qui auraient vraiment besoin d’un peu d’attention.” »

L’agence fédérale ne souhaite pas, par contre, centraliser tous ces documents à Ottawa : on veut plutôt les laisser au sein même des communautés.

 

« Droits d’auteur culturels »

L’agence songe aussi à modifier la notion de droits d’auteur, pour parler plutôt de « droits d’auteur culturels ». Actuellement, les documents sont liés à la personne qui les a produits. Mais qu’en est-il de l’auteur d’un récit qui a été enregistré par quelqu’un d’autre ?

Le personnel de Bibliothèque et Archives Canada fouille aussi dans les documents existants afin de trouver des perles rares qui pourraient intéresser les autochtones. « Nos fonds sont énormes. Nous allons procéder à des recherches ciblées […] avec l’aide d’archivistes autochtones afin de déterminer les collections qui pourront être numérisées », indique Mme Smith.

Par ailleurs, l’Association canadienne des archivistes, qui regroupe notamment des professionnels de 125 institutions, offre une bourse à des étudiants autochtones. Elle a aussi mis sur pied un groupe de travail afin de partager l’expertise et de trouver les meilleures façons d’appliquer les recommandations de la Commission de vérité et réconciliation. « Il n’existe aucun manuel d’instruction, explique la directrice, Jo-Anne McCutcheon. Chaque communauté est différente, les relations entre colons et autochtones se sont développées différemment, alors ça complique les choses. »

Des archivistes au Manitoba revisitent aussi la fameuse classification de la Bibliothèque du Congrès américain, outil premier de toute recherche dans les fonds d’archives, afin de dépoussiérer le langage. De leur côté, des archivistes de la Ville d’Edmonton réécrivent la description de fonds d’archives, pour ne plus au moins reprendre des termes péjoratifs utilisés dans les documents historiques eux-mêmes.

« Les archives ne sont pas nécessairement neutres, rappelle Raymond Frogner, archiviste pour la Commission de vérité et réconciliation du Canada. Les archivistes, et ceux qui consultent les documents, doivent s’assurer que le vécu de chacun est reflété dans les récits. Nous sommes ce qu’on choisit de se rappeler, mais aussi ce qu’on choisit d’oublier. »