Février sans alcool: vers des (non) alcooliques (non) anonymes

Éliane Gagnon a fondé Soberlab, un organisme pour «faire grandir la culture de la sobriété», montrer à tout le monde qu’on peut être heureux sans «compulser» avec des facteurs extérieurs.
Photo: Véronique Roch-Lefebvre Éliane Gagnon a fondé Soberlab, un organisme pour «faire grandir la culture de la sobriété», montrer à tout le monde qu’on peut être heureux sans «compulser» avec des facteurs extérieurs.

Quasi-impératif social, lubrifiant relationnel par excellence, substance légale la plus consommée : l’alcool est devenu incontournable. Pour ceux qui y sont dépendants, les avenues de traitement n’ont pourtant jamais été aussi nombreuses. Le Devoir s’y intéresse, à mi-chemin du mois de février, que plusieurs tentent de traverser sans une goutte d’alcool.

« J’ai toujours eu tous les traits de personnalité liés à la toxicomanie et à la dépendance : excessive, compulsive, obsessive, il n’y a pas de demi-mesure pour une personne affectée par la dépendance. » Éliane Gagnon, 32 ans, ne boit plus.

Depuis deux ans « seulement » et en même temps une éternité, quand elle se rappelle « avoir conduit au moins une soixantaine de fois en état d’ébriété ». La comédienne fait le tour des tribunes médiatiques depuis le début du mois pour parler du Défi 28 jours sans alcool, une campagne de la Fondation Jean Lapointe.

Elle appelle à une sobriété joyeuse et créative, à se délester « de l’espèce d’autosabotage » ; « bref, à se regarder », dit la jeune comédienne en parlant de plus en plus vite. Refonder une communauté a été salutaire pour elle, une communauté autour de son Soberlab, un organisme pour « faire grandir la culture de la sobriété », montrer à tout le monde qu’on peut être heureux sans « compulser » avec des facteurs extérieurs, explique-t-elle.

Avant d’en arriver là, Mme Gagnon a choisi l’abstinence totale, convaincue « d’être née » avec la dépendance. Il n’existe en fait pas de consensus scientifique sur l’alcoolisme, sur ses « causes » ou sur pourquoi, par exemple, certains buveurs excessifs deviennent dépendants physiquement, et d’autres non.

Exit l’approche universelle

Le profil des consommateurs est au contraire « hétérogène » : « Il y a différents niveaux de sévérité, évidemment. Pour certains, le trouble va durer toute leur vie, de manière très chronique. Pour d’autres, ce sera à la suite d’un événement ponctuel, un gros stress, et leur façon de composer sera à travers la consommation », énumère Laurence D’Arcy, chargée de projet à l’Institut universitaire sur les dépendances.

Des formes de médication ont fait leur apparition depuis quelques années, notamment la naltrexone. Cette molécule agit en quelque sorte en « bloquant » l’euphorie liée à l’alcool, en modulant la libération de la dopamine dans le cerveau. D’autres médicaments vont par ailleurs induire une réaction très désagréable s’ils sont consommés en même temps que l’alcool, pour briser l’association plaisir-alcool. D’autres encore diminueront les effets du sevrage, notamment les convulsions, à l’étape de la désintoxication.

Puis vient l’étape de la thérapie, du traitement, de la réadaptation. Selon la sévérité du trouble, l’équipe de l’Institut peut par exemple choisir de réduire les méfaits en contrôlant l’environnement autour du buveur, ou par une approche cognitivo-comportementale, par exemple.

La toxicomanie et l’alcoolisme ne sont souvent que la « pointe de l’iceberg », poursuit Mme D’Arcy, s’intéressant à ce qui se trouve sous la surface pour s’adapter à la personne.

Une approche dominante

Le sociologue et professeur à l’UQAM Ammon Suissa reprend cet argumentaire en insistant sur « la diversité des raisons pour lesquelles on établit une relation de dépendance avec l’alcool ». Il critique vertement dans deux livres la conception des Alcooliques anonymes (AA) et leur approche « peu professionnelle ».

Les AA exercent en effet une influence indéniable à l’échelle mondiale aujourd’hui, leur programme d’abstinence en douze étapes devenu presque hégémonique dans l’imaginaire populaire. Il n’a pourtant jamais fait sa démonstration scientifique, insiste M. Suissa, pour qui l’abstinence totale ne devrait pas être l’unique prescription.

« Les AA conceptualisent en effet la dépendance de manière très dichotomique : tu l’as ou tu ne l’as pas », note Laurence D’Arcy.

« Nous avons admis que nous étions impuissants devant l’alcool — que nous avons perdu la maîtrise de notre vie », lit-on dans ce programme auquel l’organisation québécoise des AA a renvoyé Le Devoir.

Impuissants, puisque l’alcoolisme est une maladie, affirme l’organisation devenue mondiale. Une conception formellement adoptée par l’Association médiale américaine, notamment sous l’impulsion du cofondateur des AA Bill Wilson. L’époque était alors encore au moralisme, à l’abus vu comme un péché que la foi peut racheter.

L’excès d’alcool est plutôt défini aujourd’hui par « trouble d’usage de l’alcool » dans le DSM-5, la bible américaine de la psychiatrie. Ce n’est donc ni la personne ni la substance qui sont ici pointées : c’est plutôt l’usage, donc « la nature de la relation entre les deux », souligne Ammon Suissa.

« Cette façon de dire des AA que vous serez en “perte de contrôle permanente” met en veilleuse les forces et les compétences cachées des personnes », critique-t-il par ailleurs.

Les AA représentent toutefois des groupes de soutien importants pour des centaines de milliers de personnes à l’échelle mondiale, dont plus de 85 000 membres au Canada, selon l’organisation. « Les pratiques ne sont pas incompatibles, notamment pour l’aspect social, la motivation, pour se rappeler les raisons derrière la volonté de contrôler la consommation », résume Laurence D’Arcy. Une affirmation à propos de laquelle abonde aussi Éliane Gagnon : « Choisissez-vous, peu importe l’approche ! »

Environ 20 % de la population québécoise dépasse le seuil de consommation à faible risque. Parmi ces buveurs excessifs, 4 % ont reçu un diagnostic d’abus ou de dépendance.

L’Organisation mondiale de la santé (OMS) estime que 5,9 % de tous les décès sont imputables à l’usage nocif de l’alcool dans le monde.


Des refuges sans prohibition

De l’abstinence implacable à la réduction des méfaits, un « changement de paradigme » s’opère aussi pour les populations marginalisées, expose Jorge Flores-Aranda. Chercheur pour l’Institut universitaire sur les dépendances, il vient de terminer une revue de littérature sur les « wet shelters » pour un comité multisectoriel chapeauté par le CIUSSS Centre-Sud-de-l’Île-de-Montréal alors que la Ville de Montréal s’y intéresse de plus en plus.

La plupart des refuges pour itinérants interdisent en effet complètement la consommation d’alcool. Au Canada, il existe déjà quelques établissements qui au contraire la permettent selon diverses modalités, notamment à Ottawa, Toronto, Thunder Bay, Edmonton et Vancouver.

Là où ces refuges « mouillés » existent, les altercations et arrestations de personne en situation d’itinérance diminuent, selon les études recensées par M. Flores-Aranda. Un effet non négligeable « quand on sait que l’un des principaux problèmes de cette population est d’être judiciarisée », souligne-t-il.

La plupart de ces centres d’hébergement ont aussi des ententes avec des services de santé, réduisant la fréquence et la durée des hospitalisations.

Et c’est peut-être là le principal bénéfice des wet shelters : « Ces services permettent de réaffilier des populations très vulnérables, d’offrir une porte d’entrée vers un médecin de famille ou une carte d’assurance maladie, par exemple », note finalement le chercheur. Certains modèles de refuge vont jusqu’à vendre eux-mêmes l’alcool, pour en contrôler le dosage, pour des personnes qui seraient déjà dans une démarche de changement de leur consommation.
Environ 20 % de la population québécoise dépasse le seuil de consommation à faible risque. Parmi ces buveurs excessifs, 4 % ont reçu un diagnostic d’abus ou de dépendance.

L’Organisation mondiale de la santé (OMS) estime que 5,9 % de tous les décès sont imputables à l’usage nocif de l’alcool dans le monde.