Que laisseront les Jeux aux Coréens?

Il ne se prénomme pas Min-Jun, mais c’est sous ce prénom, le plus fréquent de la Corée depuis une dizaine d’années, qu’il sera cité ici, à l’autre bout du monde. Min-Jun n’a pas le droit de parler aux médias sans une autorisation préalable du comité organisateur des Jeux de Pyeongchang, pour lequel il travaille. Il ne l’a pas demandé et n’avait pas l’intention de l’obtenir non plus, même si ce qu’il en dit n’abattra personne.

« Je suis personnellement excité par les Jeux et en même temps, je suis un peu préoccupé par le fait que nous dépensions autant d’argent des contribuables pour ça », a-t-il écrit au Devoir, en anglais, cette semaine, soit avant l’ouverture de la XIIIe olympiade d’hiver. « Recevoir un événement sportif international comme les Olympiques est très cher. » Comment dit-on « mets-en » ou tout simplement « en effet » en coréen ?

Des milliards

L’enflure ostentatoire des Jeux olympiques (JO) repousse toujours plus loin les limites de la dépense, fracassant chaque fois les budgets prévisionnels. Barcelone (1992) devait coûter 3,5 milliards d’euros et a finalement triplé ses dépenses ; Pékin (2008) promettait de juguler les siennes à 4 milliards de dollars canadiens mais en a casqué dix fois plus ; Londres (2012) a dépassé ses prévisions de 129 %, et Sotchi (2014) de 309 %.

Le chiffre le plus souvent cité dans les médias pour Pyeongchang oscille autour de 15 milliards de nos dollars. Le stade temporaire des cérémonies n’a coûté que 130 millions… L’enceinte pentagonale de 35 000 places, ouverte aux intempéries, a servi vendredi pour l’ouverture et ne sera réutilisée que trois fois d’ici la fin des Olympiques et des Paralympiques, avant d’être démolie et en partie vendue en pièces détachées.

Mais de quoi parlent ces chiffres astronomiques ? « Il faut considérer deux budgets quand on évalue les dépenses des JO : le budget opérationnel et le budget capital », nuance la professeure Miléna Parent, titulaire à l’École des sciences de l’activité physique de l’Université d’Ottawa, experte en gouvernance du sport et des événements sportifs. « Le budget opérationnel, c’est celui du comité organisationnel. Même Montréal a fait un profit. »

C’est le budget capital, dont les gouvernements sont habituellement responsables, qui génère les déficits astronomiques. « Ce budget comprend la construction d’infrastructures qui dépassent souvent les besoins sportifs, ajoute Mme Parent. Si une ville refait son aéroport ou construit une ligne de métro comme à Montréal pour la tenue de l’événement, c’est comptabilisé. Mais ces infrastructures servent après les Jeux. »

Elle ajoute que les calculs des retombées posent autant, sinon plus de problèmes. Aucune formule n’a été validée, tranche la professeure. « Je dis à mes étudiants que s’ils voient un chiffre dans les médias, ils peuvent déplacer la virgule du calcul des retombées potentielles d’un événement d’un, voire de deux chiffres, en divisant donc le résultat par dix, voire par cent. Mais à long terme, effectivement, les retombées peuvent être positives et réelles. »

Les JO et après…

Pyeongchang souhaite refaire le coup de Barcelone, devenue une destination touristique après l’organisation des Jeux d’été. La ville coréenne a obtenu sa propre chance à sa troisième demande auprès du Comité international. À sa première, Vancouver l’a devancée ; Sotchi à la deuxième.

Pour se rendre attrayante, la petite ville d’au plus 40 000 habitants avait lancé dès ses premières candidatures les travaux d’aménagement de six des douze sites qui reçoivent maintenant les épreuves à Pyeongchang, mais aussi à Gangneung, ville côtière voisine un peu plus populeuse à une quarantaine de minutes de route maintenant, où se déroulent les compétitions de hockey, de curling et de patinage. L’obstination a porté ses fruits. Build it and they will come, comme disent les Coréens.

Le professeur Frank Pons de l’Université Laval a visité ces installations à trois reprises au cours des dernières années. « Ils étaient très en avance il y a deux ans », dit le directeur de l’Observatoire international en management du sport. Les dépenses importantes ont surtout servi pour désenclaver la région, qui va par exemple bénéficier d’une ligne de train liant l’aéroport et d’une autoroute. Le legs olympique est important. On n’est pas dans la situation de Sotchi qui a créé des éléphants blancs. »

Après le pow-wow mondial

Il note aussi que la Corée a planifié la mutation des équipements sportifs après le pow-wow mondial. La piste de bobsleigh, très high-tech, pourra être réfrigérée en courtes portions autonomes pour des glisses populaires plus pénardes. Les épreuves de biathlon se déroulent sur un terrain de golf.

En vérité, on ne pourra probablement pas juger de la justesse (ou plutôt de la prévisible fausseté) des dépenses totales et de la reconversion réelle des équipements avant quelques années. La facture finale pourrait faire culbuter les comptes prévisionnels si la tendance se maintient. De toute manière, en l’état, l’hypothèse basse fait déjà des JO d’hiver de Pyeongchang les plus chers après ceux superpharaoniques de Sotchi dans la liste des 23 olympiades d’hiver.

De tels contrats multiplient normalement les occasions de corruption. La préparation des JO s’est faite dans l’ombre d’un scandale à tiroirs qui a entraîné la condamnation de l’héritier de l’empire tentaculaire Samsung et la destitution de la présidente Park Geun-hye, mais qui n’avait pas de lien direct avec Pyeongchang 2018.

« Oui, ces Jeux coûtent cher, mais il y a eu beaucoup d’efforts pour maximiser le rendement des équipements, dit M. Pons. Les Coréens ont bien fait leurs devoirs. Moi, pendant mes séjours là-bas, je trouvais que tout allait vite ; eux voulaient au contraire accélérer la cadence. En tout cas, ils sont très efficaces. »

Le buzz ? Quel buzz ?

Sport et politique avancent en cordée depuis l’Antiquité. Ce n’est donc pas surprenant que les Jeux olympiques soient utilisés à des fins politico-diplomatiques, histoire de détendre un peu les légendaires tensions avec le régime totalitaire du Nord.

Le jeune Coréen Min-Jun (un prénom d’emprunt), qui travaille pour le Comité organisateur, interviewé par Le Devoir, approuve ce rapprochement avec des bémols. « Je me réjouis que le gouvernement de la Corée et le président Moon tentent d’apaiser les tensions avec le Nord, écrit-il en entrevue par courriel. Mais si cela en vient à compromettre les performances de nos athlètes, comme dans le cas de l’équipe de hockey sur glace, je ne peux pas dire que je suis tout à fait d’accord. »

Le jeune dans la vingtaine observe en plus une cassure générationnelle dans l’appréciation des Jeux qui débutaient vendredi soir. « Ceux qui ont fait l’expérience des Jeux olympiques de Séoul en 1988 sont plus favorables au nouvel événement », note-t-il tout en se disant incapable de savoir comment les opposants s’y prennent pour manifester leur mécontentement.

« Il y a une différence entre les jeunes plus progressistes et les vieux attentistes, dit le professeur Frank Pons de l’Université Laval. J’ai observé une sorte de résignation des jeunes, qui ne se sentent pas plus menacés que nous par la Corée du Nord et qui sont plus rigides par rapport au pouvoir en Corée du Nord. Les vieux espèrent une réunification. Les jeunes sont beaucoup plus cyniques à cet égard. »

Des sondages ont établi qu’un Coréen sur trois seulement se passionnerait pour les Jeux. Ce n’est pas le sentiment retenu par le professeur pendant ses séjours en Corée.

« J’y suis allé plusieurs fois et on se retrouve dans un autre monde. Je suis allé en Chine, au Japon, et je trouve que les Coréens sont finalement très latins pour des Asiatiques. On y vit en profitant de la vie. Surtout, il ne faut jamais sous-estimer leur fierté nationale. Sitôt les Jeux commencés, cette fierté va s’exprimer. »

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