Des moines reconnus martyrs plus de vingt ans après leur assassinat

Sept statues de pierre ont été disposées dans le jardin du Diocèse de Lyon, en France, en mémoire des moines français assassinés.
Photo: Philippe Desmazes Agence France-Presse Sept statues de pierre ont été disposées dans le jardin du Diocèse de Lyon, en France, en mémoire des moines français assassinés.

Les moines de Tibhirine, assassinés en Algérie en 1996, ont été déclarés martyrs samedi par le pape François, une reconnaissance qui ouvre la voie à la béatification de ces sept religieux dont la mort reste entourée de zones d’ombre.

Les sept moines français font partie d’un groupe de dix-neuf « martyrs » tués en Algérie entre 1994 et 1996 — dont l’ancien évêque d’Oran Pierre Claverie — qui vont être béatifiés.

Les frères Christian, Bruno, Christophe, Célestin, Luc, Paul et Michel, âgés de 45 à 82 ans, avaient été enlevés en mars 1996 dans leur monastère de Notre-Dame de l’Atlas, à 80 km au sud d’Alger. Leur mort avait été annoncée le 23 mai dans un communiqué par le Groupe islamique armé (GIA).

« Ce sont des martyrs de l’amour », a commenté le porte-parole de la Conférence des évêques de France (CEF), Mgr Olivier Ribadeau Dumas.

« C’est parce qu’ils ont aimé jusqu’au bout, comme le Christ a aimé jusqu’au bout, qu’ils ont donné leurs vies pour leurs amis algériens. Pour nous, c’est le signe que l’amour n’est pas vain et qu’il triomphera », a expliqué l’ecclésiastique pour qui « c’est ce message-là que le pape a voulu faire passer ».

Photo: Archives Agence France-Presse Quelques-uns des moines enlevés en 1996 dans leur monastère de Notre-Dame de l’Atlas, en Algérie, avant d’être tués.

« Notre Église est dans la joie », se sont réjouis pour leur part les évêques d’Algérie dans un communiqué, associant à leur hommage les milliers d’Algériens « qui n’ont pas craint eux non plus de risquer leur vie en fidélité à leur foi en Dieu, en leur pays, et en fidélité à leur conscience ».

Le Vatican précise dans son décret qu’il a reconnu le martyre de Pierre Claverie, membre de l’Ordre des frères prêcheurs, et de 18 religieux et religieuses, « tués par haine de la foi, en Algérie, de 1994 à 1996 ».

Multiples rebondissements

Le 1er août 1996, Mgr Claverie avait été assassiné par un groupe armé, qui avait pris pour cible ce fervent défenseur du rapprochement islamo-chrétien et du rapprochement algéro-français.

« Rendre hommage aux 19 martyrs chrétiens signifie rendre hommage à la mémoire de tous ceux qui ont donné leur vie en Algérie dans les années 1990 », avait récemment commenté le moine trappiste Thomas Georgeon, postulateur (avocat) de la cause, dans un entretien accordé au mensuel Mondo e missione, de l’Institut pontifical des missions étrangères.

La thèse officielle de la mort des sept moines de Tibhirine avait été rapidement remise en question après les faits. L’affaire a connu en 20 ans de multiples rebondissements.

Un premier doute était apparu lorsque le procureur général de l’ordre des cisterciens trappistes de l’époque, le père Armand Veilleux, arrivé en Algérie fin mai 1996 pour les hommages, avait demandé à reconnaître les corps. Dans les cercueils, qui avaient déjà été plombés, il n’avait découvert que les têtes des moines, un secret caché aux familles.

Il faudra toutefois attendre 2004 pour qu’une enquête judiciaire soit ouverte en France, après la plainte d’une famille.

Les juges français avaient demandé en 2012 à se rendre en Algérie pour exhumer les crânes des moines. Après des reports, la visite avait finalement eu lieu en 2014, mais faute de pouvoir rapporter les prélèvements, les experts français avaient dû se contenter de leurs constatations sur place.

Prudentes, leurs conclusions de juin 2015 contredisent les conditions de la mort décrites dans la revendication du GIA. Ainsi, l’« hypothèse d’un décès entre le 25 et le 27 avril 1996 », soit plus de trois semaines avant la date annoncée dans la revendication, leur paraît « vraisemblable ». Des traces d’égorgement n’apparaissent que pour trois religieux, mais tous présentent des signes de décapitation après la mort, ce qui accrédite la thèse d’une mise en scène.

C’est à la suite d’un long bras de fer avec Alger que la justice française était finalement parvenue, en 2016, à rapporter en France des échantillons de crânes dans l’espoir de tirer des conclusions sur les circonstances et la date précises de la mort des moines.

Il existe deux formes de procès en béatification : le martyre ou l’héroïcité des vertus. Dans le cas de l’héroïcité des vertus, il faut prouver l’existence d’au moins un miracle, examiné par un collège d’experts.

Le miracle n’est, en revanche, pas exigé lorsqu’il s’agit d’un martyr, ce qui est le cas pour les moines de Tibhirine.