Les égoportraits avec Google Arts & Culture: amusant, mais préoccupant

Le Canadien de Montréal a partagé sur Twitter des photos de certains de ses joueurs, dont Brendan Gallagher et Carey Price, soumises à l’algorithme de reconnaissance faciale de l’application Google Arts & Culture.
Photo: Canadien de Montréal/Twitter Le Canadien de Montréal a partagé sur Twitter des photos de certains de ses joueurs, dont Brendan Gallagher et Carey Price, soumises à l’algorithme de reconnaissance faciale de l’application Google Arts & Culture.

Si vous avez jeté un coup d’oeil aux réseaux sociaux au cours de la fin de semaine, il y a de fortes chances que vous ayez vu quelques égoportraits de vos proches aux côtés de leur sosie artistique, si vous n’en avez pas carrément publié un de vous-même.

Cette nouvelle fonctionnalité que permet depuis un mois l’application mobile Google Arts & Culture (disponible sur iOS et Android) analyse les données de votre visage et sélectionne parmi quelque 70 000 portraits célèbres celui qui vous ressemble le plus.

 

Cet outil des plus ludiques soulève un véritable engouement chez les internautes, au point où l’application trône au sommet des téléchargements sur appareils mobiles depuis le début de l’année. De nombreuses personnalités publiques et même quelques joueurs du Canadien de Montréal se sont prêtés au jeu au cours des derniers jours.

Toutefois, Google Arts & Culture suscite également des inquiétudes. Des internautes craignent notamment que le véritable objectif de Google avec cet outil soit de remplir sa base de données de reconnaissance faciale. Le géant du Web s’est montré rassurant. Dans un billet de blogue, il a confirmé que son outil ne conserve les données faciales de ses utilisateurs que le temps de la recherche de tableaux.

Or, des spécialistes de l’intelligence artificielle sont sceptiques. « Bien sûr, si on s’apercevait que Google ne respecte pas son engagement, on pourrait le poursuivre. Mais quels sont les moyens qu’on a pour savoir s’il garde ou non nos images ? » s’interroge Marie-Jean Meurs, professeure au département d’informatique de l’UQAM. Après tout, ces données sont tout de même enregistrées dans les serveurs de Google au moment de la recherche de tableau, souligne-t-elle.

La reconnaissance faciale est une branche de l’intelligence artificielle en pleine expansion. « C’est la prochaine grosse étape dans le domaine », souligne le directeur du Centre de recherche en droit, technologie et société de l’Université d’Ottawa, Florian Martin-Bariteau.

Celle-ci comporte des avantages et des inconvénients. Du côté des points positifs, Mme Meurs mentionne la possibilité de reconnaître des personnes disparues ou enlevées, ou encore des criminels. « Il y a des perspectives prometteuses », dit-elle.

Par exemple, Facebook fait de la reconnaissance faciale dans le but de reconnaître les usurpateurs d’identité. Par le fait même, le réseau social se construit d’immenses bases de données avec les photos de ses utilisateurs. « Facebook est capable de dire de manière précise si des gens mettent en ligne des photos de vous, sans que vous soyez tagués », précise M. Martin-Bariteau.

La reconnaissance faciale peut toutefois entraîner des dérives. Parmi elles, la surveillance citoyenne à la Big Brother, où l’on pourrait en tout temps savoir où vous êtes et ce que vous faites. « Est-ce qu’on va se retrouver avec des images de nous partout, qui déterminent où on est en tout temps ? » demande Mme Meurs.

En publiant des photos de nous-mêmes sur les réseaux sociaux, nous courons par ailleurs le risque que nos données faciales se retrouvent entre les mains d’applications malveillantes. « Il n’y a pas de danger particulier à utiliser Google Arts & Culture, soutient Florian Martin-Bariteau. Le plus dangereux est la deuxième étape, celle du partage sur les réseaux sociaux, où on donne le droit à des applications de faire un peu tout et n’importe quoi avec nos photos. »

Selon cet expert, avec sa nouvelle fonctionnalité ultrapopulaire, Google cherche d’abord et avant tout à faire la démonstration de ses progrès en intelligence artificielle. « C’est du branding pour montrer la fiabilité de leur algorithme. »

L’intelligence artificielle progresse à un rythme effréné. C’est pourquoi une réflexion de société est de mise, croit Marie-Jean Meurs, qui est membre du groupe Legalia, formé récemment à l’UQAM justement dans le but de réfléchir à cet enjeu.

D’ici à ce que des balises soient établies, M. Florian-Bariteau conseille d’utiliser les réseaux sociaux en employant la bonne vieille règle non officielle qui consiste à ne partager « que ce que vous seriez prêt à montrer à votre grand-mère et à votre futur employeur ».

Une application raciste ?

Plusieurs personnes racisées ont accusé l’outil de reconnaissance faciale de Google Arts & Culture de discrimination. Des personnes à la peau noire ont notamment été associées à des peintures d’esclaves. La base de données de quelque 70 000 oeuvres de l’application est principalement composée de tableaux historiques européens, reflétant les stéréotypes d’autres époques. Or, Google aurait dû s’assurer en amont que sa technologie « soit implantée dans un contexte de diversité », soutient la spécialiste en intelligence artificielle Marie-Jean Meurs. « Google a des ressources pour déployer un outil extraordinaire, il n’a donc aucune excuse pour ne pas s’assurer qu’il respecte l’éthique », argue-t-elle, soulignant que la diversité fait partie des apprentissages qu’il faut inculquer aux algorithmes.
1 commentaire
  • Pierre Robineault - Abonné 22 janvier 2018 11 h 28

    Dorénavant

    Dorénavant je ne me laisserai photographier qu'avec la plus laide de mes grimaces!