Attentat de Québec: de la haine est née la fraternité

Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Si certaines mosquées ont renforcé leurs dispositifs de sécurité depuis la tragédie, plusieurs ont jeté des ponts pour mieux se faire connaître des autres Québécois.

Des fleurs et des mots d’amour. C’est ce qu’a trouvé l’imam Foudil Selmoune sur le pas de la porte du centre islamique de Brossard au lendemain des attentats à la mosquée de Québec. Un an plus tard, sur le babillard vitré à l’intérieur, une sélection de lettres et de messages ornés de coeurs rouges est soigneusement conservée. « Je souhaite de tout coeur que nous puissions vivre ensemble et nous aimer malgré nos différences religieuses », écrit une jeune plume. L’imam Foudil est touché. « Ça nous a fait chaud », dit-il, en mettant sa main sur sa poitrine.

Même si la tuerie meurtrière a eu lieu à Québec, l’onde de choc s’est fait sentir partout. « On aurait pu être à la place de ces gens-là. Ça aurait pu être nous », a dit Abdoulaye Souley, président du centre culturel musulman de Shawinigan. Ce Québécois originaire du Niger connaissait personnellement Ibrahima Barry, l’une des deux victimes d’origine guinéenne. Il était venu chercher son mouton à l’abattoir halal de Shawinigan, à la fin de l’été dernier. « On a vu monter une vague de sympathie. On a reçu des courriels, des fleurs. Des élèves d’une école nous ont envoyé des messages. »

Même chose dans la dizaine de centres islamiques à qui Le Devoir a pu parler, de Gatineau à Rimouski, en passant par Saint-Hyacinthe, Montréal et Mascouche, où les fleurs ont atténué la peur. « Nous avons reçu beaucoup de témoignages de compassion », souligne Ahmed Limame, imam du centre islamique de l’Outaouais qui, avec celui de Brossard, est l’un des plus gros centres musulmans au Québec. Plus de 1000 fidèles s’y rassemblent pour la prière du vendredi. « Mais la compassion ne suffit pas toujours. Nous devons collectivement aborder les problèmes sous-jacents qui ont mené à ces actes. »

Encore la peur

Car sous les fleurs, une certaine peur persiste. « On a remarqué une baisse d’achalandage », a souligné Younés Alami, trésorier du Centre islamique maskoutain, qui peut attirer jusqu’à 200 fidèles à la prière du vendredi. Les choses sont revenues à la normale depuis, insiste-t-il.

La peur peut alimenter une certaine paranoïa. Il y a à peine une semaine, Hamid Ouguedir, président du centre culturel islamique de Granby, était au centre pour un dégât d’eau lorsqu’il a vu un jeune homme s’abriter sous le porche. « Il m’a dit qu’il attendait un taxi vu qu’il pleuvait, mais je ne sais pas… j’ai senti que je devais rester à côté de lui », confie M. Ouguedir, au Québec depuis 30 ans. Le taxi n’arrivait pas, ce qu’il a trouvé louche. « Tu deviens craintif, tu te mets à avoir des soupçons », a-t-il ajouté.

Il n’avait jamais dénoncé à la police les actes de vandalisme — porte fracassée et enseigne endommagée — que son centre avait subis dans la foulée des attentats de Paris en 2016. Après les attentats du 29 janvier, il l’a fait. Cela n’a pas empêché son centre d’être la cible de vandales.

 

 

Crimes haineux

Dans sa tournée des mosquées, Le Devoir a constaté que si elles étaient généralement bien accueillies dans la communauté, la plupart avaient été la cible de crimes haineux, certains s’étant produits avant les attentats de Québec, d’autres après. Ou les deux.

Une vitre brisée et des slogans haineux à Saint-Hyacinthe. Des visites louches et du vandalisme à Sherbrooke. À Shawinigan, des excréments et une note de menaces de mort sur la porte. À Saguenay, du sang de porc frais sur la façade. À Rimouski, des projectiles de plombs ont été tirés dans les vitres. À Mascouche, des messages menaçant de « brûler le centre ». Sans compter les innombrables messages de haine à l’endroit de ces centres sur Internet. « Il y en a énormément sur les réseaux sociaux, c’est une tendance marquée en matière de crimes et d’incidents haineux », a déclaré Line Lemay, lieutenante-détective de la division crimes, prévention et sécurité urbaine du Service de police de la Ville de Montréal.

À Montréal, une mosquée du Sud-Ouest a été vandalisée quelques jours après les attentats. Fin février, malgré une vague de soutien des habitants de Rimouski, des oeufs ont tout de même été lancés sur la porte du centre islamique, un geste difficile à expliquer. L’hypothèse est que les attentats de Québec ont pu avoir pour effet de mettre les projecteurs sur certaines communautés, jusqu’ici ignorées de certains résidents.

Sécurité accrue

Une mosquée sans sécurité ? C’est impossible, croit l’imam Foudil Selmoune, de la mosquée de Brossard. Serrures électroniques, système d’alarme, clôtures et caméras de surveillance… Bon nombre de lieux de culte musulmans se sont équipés en la matière au cours de la dernière année. Quelque 250 demandes de subventions pour sécuriser les lieux de culte, dont la moitié provenait de centres islamiques, ont été faites à Sécurité publique Canada au début 2017, qui en a reçu un nombre record tout juste après la fusillade à Québec.

Sur le terrain de l’Association culturelle islamique de l’Estrie (ACIE), une immense pancarte met en garde le visiteur que la propriété est privée et qu’elle sous vidéosurveillance 24 heures sur 24. « On a investi des milliers de dollars. On a installé une clôture, des caméras, l’entrée s’ouvre avec des clés magnétiques », explique le président, Mohamed Kounna.

À Granby, Hamid Ouguedir a récemment doté son centre de caméras de surveillance. « On n’en avait jamais senti le besoin, mais on n’a pas le choix. » À Shawinigan et dans de nombreux centres islamiques à travers le Québec, les portes sont désormais fermées à clé lors de la prière. « C’est dommage parce que c’est un endroit public, qui est censé être ouvert à tous », a dit Abdoulaye Souley.

Portes ouvertes

Et pourtant, curieux paradoxe, les portes des mosquées sont plus ouvertes que jamais depuis un an, fait remarquer Khadiyatoulah Fall, professeur à l’Université du Québec à Chicoutimi et spécialiste de la diversité culturelle et ethnique. « Les responsables des mosquées et les pratiquants sont plus sensibles à faire connaître les mosquées, au-delà de leurs dimensions sacrée et culturelle, […] autant chez les musulmans entre eux qu’entre les musulmans et les non-musulmans ».

L’impuissance devant l’horreur a fait place à une volonté d’ouverture, ont témoigné tous les centres sondés, qui se disent profondément ancrés dans une mission communautaire. À Montréal-Nord, la mosquée Al-Nusrat avait déjà tissé des liens solides avec sa communauté. « On le faisait déjà avant l’attentat, mais il y a une plus grande implication. On a saisi la balle au bond », a confié Khalid Butt, le porte-parole francophone de la communauté Ahmadiyya.

Photo: Jacques Nadeau Le Devoir La prière du vendredi à la mosquée Al-Nusrat, à Montréal-Nord

Rencontres, journées portes ouvertes, visites d’écoliers, dialogue interreligieux, guignolées, collecte de sang, bénévolat auprès de centres de femmes, des itinérants et dans les prisons. L’engagement et l’entraide des musulmans sont dans tous les domaines. « C’est à travers ça qu’on change les mentalités, a indiqué M. Kounna, de Sherbrooke. On va devoir toujours en faire un petit peu plus, pour gagner la confiance. »

Dans son bureau du centre islamique de Brossard, l’imam Foudil Selmoune se réjouit de voir que ces efforts d’ouverture sont bien accueillis depuis un an. « On reçoit des invitations des églises et des écoles pour aller parler de notre religion », dit-il avant que l’appel de la prière ne retentisse. « Les gens ont eu envie de nous accorder leur confiance. C’est ce qu’il y a de beau dans tout ça. »

Crimes haineux en 2016

Ville de Québec :

Plus de 40 crimes haineux

Ville de Montréal :

250 crimes haineux

116 reliés à la religion (dont 59 l’Islam)

75 reliés à l’origine ethnique (dont 35 visaient des Arabes ou d’Asie occidentale)

Selon Statistique Canada, l’augmentation la plus importante du nombre absolu de crimes haineux déclarés par la police au pays est au Québec:

270 en 2015

327 en 2016 (augmentation de 20 %)

Les chiffres pour 2017 ne sont pas encore disponibles.

Sources : Statistique Canada, SPVM, SPVQ


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