Pédophilie: face à l’inertie du pape, un réseau international s’organise

Le souverain pontife célébrait une messe à la basilique Saint-Pierre, dimanche, pour souligner la Journée mondiale du migrant et du réfugié.
Photo: Vincenzo Pinto Agence France-Presse Le souverain pontife célébrait une messe à la basilique Saint-Pierre, dimanche, pour souligner la Journée mondiale du migrant et du réfugié.

À l’occasion du voyage du souverain pontife au Chili et au Pérou cette semaine, les associations de plusieurs pays se réunissent ce lundi à Santiago. Objectif : créer, en juin, une ONG mondiale.

C’est une première. Et sûrement très lourde de conséquences pour l’Église catholique. Une trentaine d’associations et de personnalités emblématiques, fers de lance de la lutte contre la pédophilie dans les milieux catholiques (à l’instar du Britannique Peter Saunders), se retrouvent pour une journée de réflexions ce lundi à Santiago. Pour elles, c’est une manière de souhaiter la « non-bienvenue » au pape François, en voyage au Chili et au Pérou jusqu’à dimanche, et de mettre sur les rails — et c’est un changement capital — un réseau international. « Nous voulons montrer que nous sommes nombreux à défendre le droit des enfants, a expliqué le Chilien José Andrés Murillo, l’un des initiateurs de la rencontre. C’est aussi une manière de montrer notre colère face au manque de réaction du pape. » François Devaux, fondateur de la Parole libérée, une association très en pointe dans les affaires de pédophilie en France, participe à la rencontre.

Lors de son voyage, le pape risque aussi de faire face à des manifestations. Autant au Chili qu’au Pérou, où de retentissantes affaires de pédophilie ont secoué localement les Églises. La plus emblématique concerne le prêtre chilien Fernando Karadima (Murillo est l’une de ses victimes présumées), longtemps protégé par sa hiérarchie et désormais reclus dans un monastère. En janvier 2015, le pape avait nommé évêque l’un de ses proches, Juan Barros, provoquant d’importantes protestations. Et dans sa garde rapprochée figure aussi le cardinal chilien Francisco Errázuriz, soupçonné d’avoir couvert des affaires d’agressions sexuelles et de dérives sectaires.

Silence

Le souverain pontife a, de fait, envoyé des signaux très contradictoires. À maintes reprises, il a proclamé que l’Église catholique devait mener une politique de « tolérance zéro », mais dans les faits, le jésuite argentin a fait preuve de beaucoup d’ambiguïté. En France, la Parole libérée regrette vivement le soutien sans faille qu’il a apporté à Philippe Barbarin, le cardinal-archevêque de Lyon, mis en cause pour sa gestion de l’affaire Preynat, l’un des prêtres de son diocèse accusé de faits de pédophilie. Au Vatican, le pape François a aussi soutenu jusqu’au bout son ministre des Finances, le très conservateur cardinal australien Georges Pell, contraint de rentrer dans son pays au début de l’été pour répondre prochainement devant un tribunal d’accusations d’agressions sexuelles.

« Le pape François a beaucoup déçu les victimes », relève un expert du dossier. En 2014, il avait créé la Commission pontificale de protection des mineurs. Au terme de ses trois ans de travaux, on ignore si elle sera reconduite ou non dans ses fonctions. Devant l’inertie et le peu d’avancée, deux grandes personnalités, Peter Saunders et Marie Collins, eux-mêmes victimes de prêtres pédophiles, avaient cessé d’y siéger. Le 21 septembre, le pape a reçu les membres de cette commission. Des demandes très précises lui ont été formulées. La principale concerne l’abolition de la prescription dans les cas d’agressions sexuelles commises sur des mineurs. Pour le droit canon (interne de l’Église), elle intervient vingt ans après que les victimes ont atteint leur majorité (18 ans).

« Pour le moment, nous n’avons pas eu de réponses à nos demandes », précise à Libération Catherine Bonnet, pédopsychiatre spécialiste reconnue des questions de pédophilie et seule Française à faire partie de la commission vaticane. Un silence qui pourrait équivaloir à une fin de non-recevoir… C’est d’ailleurs souvent la manière de procéder au Vatican. Très récemment, Catherine Bonnet a transmis une lettre au pape lui demandant expressément de rencontrer les victimes : « Ce contact direct me paraît très important », dit-elle. Or, d’après ce que l’on sait, le souverain pontife n’a rencontré des victimes qu’à deux reprises depuis qu’il est entré en fonction, en 2013.

« Sommet mondial »

Au Chili, Fundación Para la Confianza, l’une des associations investies dans ce dossier, avait demandé un rendez-vous. Réponse négative de Rome, sous prétexte d’agenda déjà chargé. Le porte-parole du Vatican, Greg Burke, a confirmé jeudi qu’aucune rencontre avec des victimes n’était prévue pendant le voyage. « C’est un thème important », a-t-il néanmoins reconnu. Avant d’ajouter « que les meilleures rencontres étaient celles qui avaient lieu en privé ».

Ce refus, très mal perçu parmi les victimes, les conforte dans leur volonté de mieux s’organiser. « En échangeant entre nous, nous avons pris conscience d’être confrontés, dans chacun de nos pays respectifs, aux mêmes difficultés », souligne François Devaux. Proposé par la Parole libérée lors de la rencontre de Santiago, le projet est de mettre en place une ONG à dimension internationale pour « répondre à la dimension universelle de l’Église », explique Devaux. Une intuition qu’avait déjà eue l’Américaine Barbara Blaine, pionnière de la lutte contre la pédophilie dans l’Église, décédée en septembre. Dans les années 1980, aux États-Unis, elle avait créé la première association de victimes de prêtres pédophiles, la très puissante Snap, aujourd’hui en crise.

La future ONG, dont les ambitions sont élevées, s’intéresserait à tous les abus commis dans l’Église, y compris dans le cadre de dérives sectaires. François Devaux a déjà en tête un agenda. « Nous souhaitons organiser en juin un sommet mondial des associations », révèle-t-il à Libération. Il devrait avoir lieu dans une capitale européenne.