«Fire and Fury»: le reporter politique dans les coulisses du pouvoir

Dans son livre sur Donald Trump, le journaliste Michael Wolff raconte toutes sortes d’anecdotes sur le président.
Photo: Carolyn Kaster Associated Press Dans son livre sur Donald Trump, le journaliste Michael Wolff raconte toutes sortes d’anecdotes sur le président.

Le journaliste américain Michael Wolff, qui vient de publier le brûlot Fire and Fury sur les coulisses de la Maison-Blanche, décrit son travail comme celui d’une mouche sur le mur : elle observe, voit et note tout, sans être remarquée. C’est d’ailleurs cette même métaphore du diptère qu’il aurait utilisée avec Donald Trump pour lui demander la permission de documenter le quotidien de la première année de son mandat.

Le journaliste Alec Castonguay, spécialiste encensé des portraits de l’interne du monde politique québécois, en propose une autre en se décrivant plutôt comme une chaise dans la réunion. En fait, il reprend une expression qui lui a été attribuée pour son tout premier grand reportage du genre pour le magazine L’actualité concernant la naissance de la Coalition avenir Québec (Dans le ventre de la CAQ, avril 2012).

« C’est le conseiller Patrick Lebel, qui n’est plus à la CAQ, qui m’avait surnommé ainsi parce que j’étais toujours assis dans un coin des salles de réunion d’où j’observais la direction du parti en prenant des notes pendant des heures », dit le collègue Castonguay, ancien du Devoir, maintenant chef du bureau politique de L’actualité où il a publié bien d’autres travaux d’anthropologue de la tribu politique.

« J’ai parfois passé des semaines, voire des mois dans l’entourage d’un chef, pour certains articles, par exemple pour suivre la campagne au leadership de Philippe Couillard, pour raconter comment il l’a emporté, dit M. Castonguay. C’est à l’échelle québécoise, ce n’est pas la Maison-Blanche, mais c’est du travail dans les coulisses. Ce travail, comme le livre de Wolff, me semble déboucher sur quelque chose d’important en donnant une grille d’analyse sur comment fonctionne l’entourage d’un chef ou le chef lui-même, comment tout ce monde prend des décisions, quelles valeurs l’animent, quelles stratégies il choisit. »

Connais-toi toi-même

Michael Wolff prétend avoir interviewé 200 personnes pour son livre. Est-ce du journalisme politique pour autant ? « Oui, répond Alec Castonguay. C’est même un journalisme politique qui se pratique assez couramment aux États-Unis et dans certains pays européens. Presque inévitablement, quand il y a un changement de gouvernement, après une campagne électorale, un livre suit basé sur un tas d’informations. »

Le documentariste de la télévision ou du cinéma, nécessairement moins discret qu’une mouche, se fait plus rare, mais il existe. Le film À hauteur d’homme, de Jean-Claude Labrecque, sur la campagne de Bernard Landry constitue ici une exception notable et remarquable. La récente campagne d’Emmanuel Macron a engendré pas moins de quatre documentaires du genre l’an passé.

« Les livres et les reportages sur les coulisses semblent se nourrir d’une soif d’authenticité qu’on sent chez les journalistes et chez les membres du public, dit Hugo Lavallée, correspondant de Radio-Canada à l’Assemblée nationale. Aujourd’hui, tout est tellement formaté, planifié. Dès qu’on croit avoir accès à ce qui se passe de l’autre côté du rideau, on pense pouvoir mesurer ce que les hommes et les femmes politiques ont vraiment dans le ventre, leurs valeurs, leurs passions, leurs réflexes politiques. »

Fire and Fury : Inside the Trump White House révèle que Donald Trump avale des hamburgers de chez McDonald’s dans son lit le soir en regardant des émissions politiques sur plusieurs écrans de télévision. Est-ce essentiel pour juger l’homme le plus puissant du monde ?

« On aurait tort de réduire ce genre de journalisme à une curiosité mal placée », poursuit M. Lavallée, sans commenter ce détail précis. Détenteur d’un doctorat en science politique intitulé Le reporter comme théoricien (2014) sur les théories politiques dites profanes actionnées dans leur travail par les journalistes de son secteur, il revient sur l’importance de l’information en démocratie.

« Les électeurs ne votent pas qu’en fonction des promesses des candidats. La personnalité des candidats est un de ces facteurs importants, leur capacité à réagir sous pression par exemple. Les électeurs tiennent compte de ces caractéristiques en faisant leur choix. »

« Tabloïdisation »

En tout cas, le public en redemande. L’essai de Wolff domine les listes de best-sellers. Il faudrait des bibliothèques pour colliger tout ce qui a été dit et écrit à son sujet.

N’est-ce pas plutôt un des symptômes du mal qui gangrène la démocratie en Amérique ? Cette passion pour les affects et les anecdotes, cet emportement dans le discours sur le jeu plutôt que les enjeux politiques…

« C’est ce que je déplore le plus comme politologue, commente la professeure de science politique Karine Prémont, de l’Université de Sherbrooke. Il n’y a pas que ce livre : on ouvre CNN, on consulte à peu près n’importe quel média et on y parle du président, de son comportement, de ses aptitudes et de ses caractéristiques, mais pendant ce temps, on ne regarde pas ce qui se passe au Congrès et on ne va pas au coeur des projets de loi. Pendant qu’on parle de tout ce cirque, on n’examine pas les vrais enjeux. »

Le néologisme « tabloïdisation » décrit le processus extrême par lequel le journalisme politique adopte plus ou moins les pratiques sensationnalistes des tabloïds. Frédérick Bastien, de l’Université de Montréal, préfère parler de personnalisation et observe cette tendance massivement à l’oeuvre dans les commentaires en surnombre dans les médias.

« Le journalisme de la personnalisation insiste sur les personnes qui font la politique plutôt que sur les idées et les institutions, dit-il. Il y a un intérêt évidemment du public pour cette approche, qui peut se faire de manière très rigoureuse, mais qui peut aussi se faire à l’écart des normes journalistiques. »

Quand Le Devoir l’a contacté pour une entrevue sur le journalisme politique des coulisses, le professeur Frédérick Bastien croyait plutôt que la demande portait sur le discours de la mégastar Oprah Winfrey au gala des Golden Globes dimanche. Une rumeur persistante veut que l’animatrice et actrice milliardaire se lance dans la course présidentielle étatsunienne en 2020, un peu comme Donald Trump, génie équilibré autoproclamé, a profité de la notoriété acquise dans les médias et la téléréalité en particulier pour se lancer dans la course à la Maison-Blanche maintenant pleine de feu et de fureur selon une certaine mouche.

« Sur le fond, c’est le même phénomène d’imbrication des mondes politique et médiatique, dit le professeur spécialiste de la communication politique. Des personnes qui ont cumulé un important capital symbolique dans le domaine du divertissement peuvent le transférer en politique et semblent qualifiées pour occuper le pouvoir. Et la thèse que certaines sphères du journalisme du divertissement coloniseraient le journalisme politique est assez largement répandue… »

7 commentaires
  • Charles-Étienne Gill - Abonné 9 janvier 2018 00 h 53

    Fast & furious

    Baillargeon n'a pas couvert la très longue enquête de la journaliste Sharyl Attinksson, intitutlée « Fast and Furious », qui est à l'origine d'un scandale politique qui a secoué l'administration Obama et qui continue, encore aujourd'hui de faire couler de l'encre parce que l'on apprend, notamment, que l'exécutif a menti.

    Des agents frontaliers sont morts dans cette affaire : Fast & Furious est à l'origine une opération d'infiltration qui a très mal tourné, on autorisait des trafiquants mexicains à acheter légalement des armes aux États-Unis, pour supposément mieux les traquer. L'ennui c'est que ces armes sont en partie responsable de la flambée de violence au Mexique.

    Voilà un véritable sujet d'intérêt public. Pas de telles spéculations sur Trump.
    Une connaissance réelle des scandales américains contemporains est primordiale pour commencer à comprendre un minimum les États-Unis, mais on en a que pour les nouvelles qui discréditent Trump parce que les médias québécois sont incapables d'être autre chose qu'une chambre d'écho des médias américains, lesquels détestent ce président.

    Il n'y a pas de mal à couvrir un livre comme «Fire and Fury» (dans la mesure ou on couvre aussi, par exemple, un livre de Attkinsson), mais en prétendant critiquer une tendance, on s'inscrit dans le même sillon. Remarquez comme on crée du contenu en citant Bastien et Prémont alors que le journaliste pourrait, par lui-même, suivre leurs conseils et s'informer des enjeux de fond. Fast & Furious serait un bon début. Je ne saurais trop recommander « Stonewalled », lequel se lit comme un roman d'espionage.

    • Robert Beaupre - Inscrit 9 janvier 2018 11 h 10

      Tout de même étrange que l'on pose une question ayant une réponse aussi évidente. Ici au Québec le gros docteur et ministre de la santé s'est probablement fait ramené à l'ordre en ce qui concerne son poids lors de sa promotion. Pourquoi ne l'a-t-il pas fais avant? MC DO est une manufacture à gros et non agro-:) Trump sera un personnage indigeste jusqu'au bout.

  • Sylvio Le Blanc - Abonné 9 janvier 2018 08 h 47

    M. Baillargeon pose la question :


    Est-il utile de savoir que le président des États-Unis se nourrit de hamburgers de chez MacDonald?

    Je réponds oui. L'homme qui occupe le poste de président des É.-U. occupe le poste le plus important sur Terre. Il doit s'alimenter correctement pour être à la hauteur. Or, c'est prouvé, la malbouffe nourrit mal son homme. Elle pourrait avoir une incidence négative sur ses décisions. Depuis que Trump est au pouvoir, qui sait même si ses actions incohérentes ne sont pas dues à sa mauvaise alimentation.

    • Nadia Alexan - Abonnée 9 janvier 2018 13 h 54

      Marshall McLuhan avait écrit depuis longtemps: «The Medium is the message.» C'est-à-dire, la télévision devient le message. On peut faire les deux, parler des enjeux politiques et en même temps, étaler les idiosyncrasies des politiciens qui sont souvent un indice de caractère.

  • Germain Dallaire - Abonné 9 janvier 2018 09 h 27

    Trump: comme Obama?

    Vous êtes bien délicat M. Baillargeon. Je crois moi aussi que tout cela est de la foutaise et que ça conduit à éloigner les gens de la politique. J'ai un très gros malaise avec tout ça. C'est un peu comme Mélanie Joly. Pendant qu'on s'acharne sur la belle blonde photogénique qu'on présente comme une potiche, on oublie que la politique qu'elle défend vient du gouvernement libéral en son entier. Il en est de Trump comme de Mélanie Joly. Beaucoup de gens s'essuient les pieds sur lui à peu de frais.
    Quoiqu'on dise quoiqu'on fasse, Donald Trump a été élu président des USA et derrière cette élection, il y a un message politique. Focusser comme on le fait sur sa personnalité fantasque et hautement détestable ne fait qu'oblitérer ce message. Par exemple, nul ne peut douter que l'élection de Trump est en partie due à sa position anti libre-échange. Depuis plusieurs décennies, l'élite politique fonctionnait sur ce dogme du libre-échange. Ce dogme nous a conduit à un monde où la place du politique se réduisait comme une peau de chagrin à mesure que le monde financier international imposait ses diktats.
    Aujourd'hui, Barak Obama est candidat à la sainteté pour la majorité des gens. Pourtant, il n'a jamais fermé Guantanamo et sous son administration, les attaques de drones ont pris une ampleur sans précédent. Barak Obama est l'exact contraire de Donald Trump, il sait comment très bien se comporter en toute occasion. Mais dans les deux cas, on a affaire à une image.
    Je ne suis pas un partisan de Trump mais je n'étais pas plus partisan de Clinton. Pour tout dire, je suis plutôt Sanders. Mais l'arrivée de Trump, au-delà de ses grimaces et gesticulations, a au moins l'avantage d'arrêter le virage en rond.
    Germain Dallaire
    abonné

    • David Cormier - Abonné 9 janvier 2018 11 h 12

      Je suis entièrement d'accord avec vous.

      Autre exemple d'hypocrisie crasse : la question de Jérusalem comme capital d'Israël. Qu'on soit pour ou contre n'est pas la question. Toutefois, la politique officielle des États-Unis a toujours été (du moins que je sache sous Clinton, Bush fils et Obama, preuves vidéo facilement accessibles sur le Web à l'appui) de considérer Jérusalem comme la capitale d'Israël. Or, personne n'a poussé de hauts cris lorsque sa Sainteté Obama a déclaré que Jérusalem devait demeurer la capitale de l'État hébreu (http://www.liberation.fr/checknews/2017/12/13/obam

      Mais, soudainement, arrive Trump et il propose (tel que promis en campagne électorale) d'installer l'ambassade américaine à Jérusalem (ce qui serait normal, puisque les États-Unis considèrent depuis belle lurette cette ville comme la capitale d'Israël). Boom : scandale instantanné et multitudes de chroniques hystériques.

  • Claude Poirier - Abonné 9 janvier 2018 18 h 39

    Du vrai Trudeauisme....

    Un prof de théâtre qui utilise sa notoriété à fond et évite tout sujet important tel que l'environnement, le blanchiment d'argent, les abris fiscaux etc.....