La boule de Rosalie

Tout le monde éclate de rire en me voyant arriver dans mon déguisement, mais je réussis à garder mon sérieux.
Photo: Marie Lavoie Tout le monde éclate de rire en me voyant arriver dans mon déguisement, mais je réussis à garder mon sérieux.

Cadeau de fin d’année des journalistes du Devoir, la série Instantanés propose des textes de fiction inspirés par des photos d’archives du temps des Fêtes envoyées par des lecteurs à la rédaction. Aujourd’hui, un texte de Karl Rettino-Parazelli à partir d'un cliché de Marie Lavoie.

La fée me sourit et me fait signe de m’approcher du large fauteuil de velours rouge sur lequel est assis le père Noël. Le grand monsieur à la barbe blanche me sourit à son tour et m’aide à monter sur l’estrade en me tendant l’un de ses gants blancs.

Je m’assois sur ses genoux, on prend une photo, puis on passe aux choses sérieuses. Il me demande si j’ai été sage cette année et ce que je souhaite recevoir pour Noël. J’ai du mal à me faire entendre, avec la musique qui joue à tue-tête dans le centre commercial, alors je m’approche de son oreille : un jeu de hockey « top corner », la cassette du film de Buzz Lightyear et un ballon de soccer.

Il hoche la tête pour me montrer qu’il a bien compris et il m’aide à redescendre du fauteuil. Je cours rejoindre mes parents, plus fébrile que jamais.


 

J’entrouvre les yeux et j’aperçois maman qui s’approche de mon lit. Elle me réveille tout doucement en me chuchotant à l’oreille : « Il est passé ! » Je descends l’escalier en m’agrippant à la rampe, ébloui par les lumières du sapin qui brillent dans le salon.

J’inspecte l’assiette à biscuits pour voir si on m’a dit vrai et lorsque je constate qu’il n’y reste que des miettes, je comprends qu’on ne m’a pas menti. Au pied de l’arbre, des cadeaux de toutes les tailles et de toutes les formes sont emballés dans du papier rouge, vert et or.

Maman va se chercher une tisane, Papa pige une dernière fois dans la boîte de chocolats aux cerises et le plaisir commence. Je vais chercher un premier paquet, le plus gros d’entre tous. Je déchire frénétiquement le papier d’emballage jusqu’à ce que j’aperçoive l’image sur le dessus de la boîte. Une patinoire de plastique avec des figurines rouge et bleu, exactement ce que je voulais.

Cette année encore, le père Noël n’a rien oublié. Dans la petite boîte dorée, je découvre mon film préféré, et le gros cadeau emballé comme un bonbon, c’est bel et bien un ballon de soccer.

Je vais me chercher un verre de lait et, lorsque je retourne au salon, je remarque une boule qui scintille plus que les autres dans le sapin. Une belle boule blanche que je n’avais pas remarquée avant aujourd’hui.

Lorsque je demande à mes parents pourquoi la boule est différente des autres, leur regard s’assombrit. Ils me disent que c’est pour Rosalie. Pour ne pas l’oublier.

Moi, je ne l’aime pas beaucoup, Rosalie. Quand mes parents m’ont dit qu’elle s’en venait, ils étaient toujours souriants. Ils ont peint les murs de la petite chambre d’en haut pour elle, ils lui ont acheté un lit identique au mien lorsque j’étais bébé, mais elle n’est jamais venue.

Maman me dit que, si je suis patient, j’aurai enfin quelqu’un avec qui jouer, mais je commence à trouver le temps long.


 

Le lendemain, avant l’heure du souper, j’ai une idée. J’enfile mon pyjama rouge et, après avoir mis la main sur le chandail blanc qui se trouvait dans le fond de l’armoire de ma chambre, je cours vers la salle de bain.

Je mets la main sur le sac de ouates que ma mère garde dans la pharmacie, j’attache une serviette blanche autour de mon coup et le tour est joué : ma barbe est luxuriante. Dans le garde-robe de l’entrée, je trouve mes bottes de pluie et la tuque de lutin que j’avais mise pour le spectacle de Noël de l’an dernier.

Ne reste plus que la lettre. En fouillant dans le classeur du bureau de papa, je rassemble une feuille de papier, une enveloppe et un crayon-feutre rouge. Je grimpe sur la chaise à roulettes et je commence à dessiner, mais, énervé comme je suis, je trace une ligne sur l’enveloppe sans le vouloir. Pas grave, c’est l’intention qui compte.

Dans la cuisine, les invités sont rassemblés autour de l’îlot de la cuisine. Il y a Paul, mon oncle qui a un drôle de nez, et Chantal, ma tante qui porte toujours des talons hauts.

Tout le monde éclate de rire en me voyant arriver dans mon déguisement, mais je réussis à garder mon sérieux. Je m’approche de maman et je lui tends l’enveloppe. Elle déplie la feuille qui s’y trouve et jette un coup d’oeil à mon dessin. Il y a maman et papa qui me tiennent par la main. Et devant nous, il y a un bébé qui joue par terre.

« Tu as été sage cette année, maman ?

— Quoi ?

— Est-ce que tu as été sage ? Si oui, tu peux me demander ce que tu veux pour Noël. »

Maman dépose le dessin sur le sol, s’accroupit et me prend dans ses bras. De chaudes larmes coulent sur ses joues, mais elle sourit. Je ne sais pas trop pourquoi elle pleure. J’espère qu’elle ne m’en veut pas d’avoir pris toute sa ouate.


 

La neige a fondu et je peux enfin essayer mon nouveau ballon de soccer dans la cour. Aujourd’hui, ma mère ne pleure plus. Elle est même contente de voir que ses vêtements sont trop petits pour elle.

Elle a un drôle de petit bedon, mais le plus frappant, ce sont ses yeux. Depuis quelques mois, ils brillent comme la boule de Rosalie.