La plus belle nuit

Ils ont beau faire du bruit, briser mes bibelots, salir mes belles nappes et sauter sur les divans, une grand-mère donnerait n’importe quoi pour passer plus de temps avec ses petits-enfants.
Photo: Guillaume Fortin Ils ont beau faire du bruit, briser mes bibelots, salir mes belles nappes et sauter sur les divans, une grand-mère donnerait n’importe quoi pour passer plus de temps avec ses petits-enfants.

Cadeau de fin d’année des journalistes du Devoir, la série Instantanés propose des textes de fiction inspirés par des photos d’archives du temps des Fêtes envoyées par des lecteurs à la rédaction. Aujourd’hui, un texte de Laurence Clavel à partir d'un cliché de Guillaume Fortin.

C’est vrai qu’ils étaient un peu énervés. Pas des monstres — ma belle Julie exagère tout le temps —, mais des petits lutins, mettons. C’est normal, pour des enfants, d’être excités pendant le temps des Fêtes.

Ils n’avaient même pas enlevé leurs bottes qu’ils étaient déjà en train de fouiller dans les cadeaux en dessous du sapin. C’était beau de les voir. Après ça, Julie a passé la soirée à leur dire de ne pas toucher à ci puis à ça, mais ce n’était pas nécessaire. Les enfants, faut que ça explore, que ça découvre des affaires. Et il faut bien que Charles-Olivier apprenne à se servir d’une paire de ciseaux, il a presque six ans !

Rosalie a arraché presque tous les pétales de mon poinsettia, puis Charles-Olivier a brisé une tasse du service en porcelaine de ma mère. Après avoir fait trois heures d’auto, c’est sûr qu’ils avaient des fourmis dans les jambes, les petits tannants. Et c’est pas parce que je leur avais « encore donné du chocolat », contrairement à ce que mon gendre a chuchoté à ma fille pendant que j’attachais les petits souliers rouges de Rosalie (elle n’arrête pas de vouloir les enlever, je pense qu’ils sont trop grands). C’est pas vrai que ça excite, le chocolat. Il paraît même que c’est bon pour la santé, ils l’ont dit aux nouvelles.

(De toute façon, c’était du « bon » chocolat, c’était des petits After Eight que j’ai mis dans leurs poches quand ils sont venus me donner des becs.)

Ils étaient excités, et la belle Rosalie était malade, aussi. La pauvre, elle fait encore une otite. Sont toujours malades, ces enfants-là. Ma fille à moi n’a jamais eu ça, une otite. Elle a eu la picote une fois, je me le rappelle, mais c’était la faute du petit voisin.

Ça fait que pendant le souper, la petite a commencé à pleurer. Elle n’arrêtait pas de se frotter l’oreille. J’ai dit à ma fille de lui mettre un peu d’ail dedans, mais elle n’a rien voulu savoir. C’est un bon remède, pourtant. Ça, puis l’oignon. Ma mère à moi nous faisait toujours manger de l’oignon cru quand on disait qu’on avait mal à la gorge, puis ça prenait pas de temps qu’on n’avait plus mal.

Charles-Olivier, lui, ne voulait pas manger le bon ragoût de boulettes que j’avais préparé. Il disait qu’il avait mal au ventre. Mais quand j’ai sorti la bûche à la crème glacée Lambert, par exemple, il était miraculeusement guéri. Il a la dent sucrée, ce petit-là. Comme son grand-père Pierre-Paul. Lui, il aurait pu manger la bûche à lui tout seul. J’aurais donc voulu qu’il les connaisse, ses petits-enfants. Mais il est parti l’année où Charles-Olivier est né. Juste avant Noël.

Six ans déjà. Six Noëls à décorer le sapin toute seule. À cuisiner mon ragoût en sachant qu’il ne sera pas là pour me dire que « ça goûte le ciel ». Six ans à jeter les restes de bûche de Noël, puis à me dire que c’est du beau gaspillage. Six ans que ma Julie trouve des excuses pour ne pas venir me voir : c’est trop dur pour elle, la maison lui rappelle trop de souvenirs, c’est trop loin, « avec les enfants, tu comprends, maman ».

Me semble, oui. La République dominicaine, ça, c’est loin, et pourtant, ils partent dans le sud un Noël sur deux depuis que Pierre-Paul est décédé…

C’est sûr que je pourrais descendre en ville pour les voir plus souvent. Mais j’aime pas ça conduire sur l’autoroute. Et puis la ville, c’est pas chez moi. Chez moi, c’est ici. Dans la maison qu’on a achetée quand on s’est marié, Pierre-Paul et moi. Où notre Julie est née. Où on a fêté déjà plus de 30 Noëls. La maison qu’il va bien falloir que je vende à un moment donné parce qu’elle est rendue bien trop grande pour moi toute seule.

Si au moins ma fille et sa petite famille restaient à coucher. Mais on dirait qu’ils ont toujours une bonne raison pour s’en aller de bonne heure : un brunch avec des amis le lendemain, le petit qui est malade en auto s’il ne dort pas pendant le trajet…

Sauf cette année. Cette année, grâce à la neige qui a commencé à tomber juste avant qu’on soupe puis qui s’est transformée en verglas pendant qu’on coupait la bûche ; grâce à Charles-Olivier qui avait mangé trop de dessert et qui se tenait le ventre à deux mains en pleurant ; grâce à Rosalie qui s’est endormie sur le tapis du salon après avoir pleuré toute la soirée ; grâce à mon gendre à qui j’avais servi un petit peu trop de fort et qui avait « oublié » que c’est lui qui conduisait ; grâce à tout ça, cette année, il est presque minuit et ma famille est encore là. Même pas besoin de cadeaux : je suis comblée.

J’entends ma fille Julie qui chantonne Ô, nuit de paix en faisant la vaisselle pendant que mon gendre Marc s’ouvre une dernière petite bière en regardant Miracle sur la 34e rue. Il a baissé le volume parce que les petits dorment.

Ils ont beau faire du bruit, briser mes bibelots, salir mes belles nappes et sauter sur les divans, je donnerais n’importe quoi pour passer plus qu’un Noël sur deux avec mes petits-enfants. Pouvoir enlever les souliers rouges de Rosalie pour la coucher dans son petit lit encore tout habillée. Veiller avec mon grand Charles-Olivier puis coller deux chaises de cuisine ensemble pour qu’il « se repose » (impossible de le coucher : il veut guetter l’arrivée du père Noël). L’envelopper bien comme il faut dans mon manteau de fourrure, détacher la montre « de grand » de son petit poignet et l’accrocher aux barreaux de chaise pour qu’il puisse voir l’heure à son réveil.

Julie va sûrement vouloir redescendre en ville tout de suite après le déjeuner, mais, pour une fois, j’aurai pu les garder un peu plus longtemps que d’habitude. Et les regarder dormir.

Ils sont tellement beaux quand ils dorment.

1 commentaire
  • Pascal Barrette - Abonné 5 janvier 2018 15 h 07

    Enveloppant

    Merci Madame Clavel. Récit et instantané touchants d’un amour grand-maternel, chaud et enveloppant comme une fourrure d’un blanc argent.

    Pascal Barrette, Ottawa