Le plan poker

Le Noël 1972 restera dans les annales, foi de Jim et John.
Photo: Serge Lavallée Le Noël 1972 restera dans les annales, foi de Jim et John.

Cadeau de fin d’année des journalistes du Devoir, la série Instantanés propose des textes de fiction inspirés par des photos d’archives du temps des Fêtes envoyées par des lecteurs à la rédaction. Aujourd’hui, un texte de Guillaume Bourgault-Côté à partir d'un cliché fourni par Serge Lavallée.

Tout le monde pensait que ça finirait mal. Sauf nous.

À l’échelle de notre banlieue, on est connus comme Jim et John. Mon frère et moi, on aime bien nos surnoms, qui font un peu cinéma. C’est en tout cas assurément mieux que l’original : Régis et Ronald, quand t’aspires à être du monde, ça part mal.

On est allés chercher les photos du réveillon ce matin. Deux semaines plus tard, on est toujours pliés en deux, Jim et moi. Ce Noël 1972 va rester dans les annales, big time.

Faut dire que, jusque-là, ça n’allait pas nécessairement bien pour nous. Entre nos rêves (gloire-argent-plaisir) et la réalité, il y avait ce qu’on pourrait appeler un défi.

 

À la maison, nos parents semblaient embêtés par leurs grands, qui commençaient à donner l’impression qu’ils allaient rater le bateau de la vie. Avec deux ans de moins que nous, notre soeur avait déjà son diplôme universitaire et une job qui allait la mener loin — tout le monde nous le répétait jour après jour.

Pour nous, c’était pas mal moins clair, surtout avec ce stigmate public d’avoir fait partie de la première cohorte de décrocheurs au cégep. Voilà trois ans qu’on défendait ce qu’on appelait notre « changement d’orientation » en pointant les failles du nouveau système, mais la parenté avait la réplique facile.

« Et votre soeur ? 95 % partout, c’est aussi la faute du système, j’imagine ? » (Matante Line)

« C’est sûr qu’avec les cheveux en boule sur les oreilles, ça devait pas entendre fort, fort, ces garçons-là. » (Mononcle Albert)

« Dans mon temps… » (Le grand-père, qui n’était jamais allé à l’école, par ailleurs)

« Ça a toujours manqué de discipline dans cette maison-là. » (Mononcle Jean-Guy, qui avait fait l’armée)

Puisqu’on parle de Jean-Guy : je me rappelle un cauchemar que j’ai fait l’année passée, au sujet de ma coupe afro. Je me faisais bronzer à l’arrière de la maison en écoutant de la musique. J’avais ouvert les fenêtres, ça sortait comme à Woodstock. État de plénitude, je m’endors (je rêve souvent que je dors). Le rêve se poursuit un peu, puis je me réveille en sursaut (enfin, dans mon rêve) pour voir Jean-Guy à côté de ma chaise longue avec le coupe-bordure flambant neuf de mon père dans les mains. Il crie : « Mon sacrement, m’a te couper les cheveux ! »

Je me suis réveillé (pour de vrai) en peur et en sueurs, le coeur en chamade. C’est le genre de truc que m’inspire Jean-Guy. On n’est pas de la même école, lui et moi.

Mais pour revenir au cégep, le fondement de l’affaire, c’est qu’on était victimes d’une forme de ségrégation, Jim et moi — je dis ça pour reprendre une expression entendue au début du cours d’histoire des États-Unis (j’ai raté les autres). Toujours en queue de peloton, toujours montrés du doigt.

Ça fait qu’on a décidé de faire un coup d’éclat : on allait planter là tout ce beau monde prétentieux et trouver notre voie d’avenir à nous.

On s’est levés en même temps du cours de français, on a crié : « OK, bye ! » — c’est tout ce qui nous était passé par la tête —, on a replacé nos afros et bang ! la porte était claquée. On s’est retrouvés sur le trottoir en face du cégep, convaincus que tout le monde nous regardait par la fenêtre, impressionnés par notre bravoure.

Sauf que non. Personne ne regardait, le cours avait repris et, si ça se trouve, quelqu’un avait peut-être demandé : « C’étaient qui, eux ? »

Soudain, le petit vent froid nous a fait frissonner sur le trottoir. C’était novembre, et on venait de sortir du cégep sans diplôme, évidemment, puisqu’on était sortis au début de novembre de la première session. Le petit rush d’adrénaline s’est calmé assez vite merci.

« OK, Jim, on fait quoi ?

— J’sais pas, John. »

Cette question-là, on se l’est posée assez souvent dans les deux années suivantes. On fait quoi ? Disons qu’on a fait comme on a pu : la débrouille, en profitant du bungalow de nos parents et en ébauchant quelques plans bancals assis dans les demi-lunes fleuries du salon, souvent en bedaine après notre séance de push-up dans le garage.

Jusqu’au jour où Jim eut une idée de génie — si tant est que ce terme s’applique à nous. C’était juste avant Noël 1972 et on n’avait pas une cenne pour acheter des cadeaux à qui que ce soit. « Pourquoi on n’essaierait pas le poker ? »

Le poker ? Rendu là, j’étais prêt à tenter pas mal tout pour atteindre mon rêve (gloire-argent-plaisir). On est donc partis au poker, avec un mot d’ordre sous notre afro : bluffer. Bluffer jusqu’au bout, mon John.

On est arrivés dans un salon plus ou moins légal, rempli de cette confiance que seuls les imbéciles peuvent avoir au moment de faire quelque chose qu’ils n’ont jamais fait.

Et on avait raison, Jim et moi, parce qu’on a gagné une petite fortune sans même s’en rendre compte, en naviguant avec les trois mots de poker qu’on connaissait (se coucher, all in et bluffer).

Une petite fortune, vrai comme dans vrai.

Dans le temps de le dire, on a lavé le banquier en face de nous — on l’appelait de même parce qu’il avait un costard — et plumé un inconnu qui jouait avec une tuque de père Noël sur la tête.

Le directeur du salon (un gars à qui on n’aurait pas confié les enfants qu’on n’avait pas) est venu voir parce qu’il n’avait jamais vu ça (1) — ou peut-être aussi parce qu’il ne voulait pas payer (2).

Mais on avait gagné. Beaucoup d’argent. Et on n’a rien dit à personne.

On a attendu deux semaines sans rien changer à nos habitudes de vie — se lever tard, faire des faux plans dans le salon à côté de la TV, enfiler les push-up dans le garage. Nos parents n’ont rien vu venir. Jusqu’au soir du réveillon.

On est arrivés dans le salon en bedaine, notre mère a dit : « Ben là, ça va faire ! Y’a quand même des limites ! La famille s’en vient, allez vous habiller. » Et nous, on a dit : « Non. On s’en va dans le Sud. » Et puis on a éclaté de rire.

On le savait que ça allait bien finir, notre histoire. C’est sûr que certains diront que ce n’est pas tout à fait fini, en ce sens qu’on a déjà brûlé la moitié de notre cash en passant dix jours dans le Sud.

Mais Jim et moi, on le sait au fond de nous : si ç’a marché une fois, ça va marcher deux fois.

1 commentaire
  • Paskall Léveske - Abonné 4 janvier 2018 08 h 21

    Les désopilantes aventures de Jim et John

    Très bon texte qui fait rire et sourire. La légèreté des années 70, ça nous manque par les temps qui courent. On attend la suite? Si ç'a marché une fois...