Froid extrême: «On ne laisse personne dehors»

Une navette de la Mission Old Brewery permet aux personnes itinérantes de la métropole de se déplacer d’une ressource à l’autre tout en se réchauffant. 
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Une navette de la Mission Old Brewery permet aux personnes itinérantes de la métropole de se déplacer d’une ressource à l’autre tout en se réchauffant. 

Alors que la vague de froid extrême qui s’abat dans le sud du Québec depuis mercredi se poursuivra jusqu’au Nouvel An, les ressources d’aide aux sans-abri de Montréal multiplient les efforts pour s’assurer que personne ne demeure à l’extérieur. Pour ce faire, une navette de la Mission Old Brewery sillonne les rues de la métropole. Le Devoir est monté à bord du minibus mercredi.

Nous avons rendez-vous au pavillon Webster de la Mission Old Brewery à 14 h. C’est l’heure de départ de la navette, qui parcourra les rues de la ville jusqu’à 6 h du matin. Deux employés sont à bord. Derrière le volant, Yahia, chauffeur, et assise au premier banc, Yolette Jean, intervenante. Ils y seront jusqu’à 22 h alors qu’une autre équipe prendra le relais pour la nuit.

Emmitouflée dans son foulard gris et sa tuque noire, Yolette gère les demandes, son cellulaire au creux de sa main. La priorité est accordée aux urgences et aux appels reçus. Ensuite, les deux employés feront « la tournée », qui consiste à aller à la rencontre des itinérants qui errent dans les stations de métro et les établissements de restauration rapide du centre-ville pour leur proposer un transport vers une ressource pour la nuit.

« On ne laisse personne dehors », assure Yolette. Lorsque la température est plus clémente, l’intervenante donne des couvertures à ceux qui refusent de monter dans la navette. Mais par grand froid, ce n’est tout simplement pas une option. « S’ils refusent d’aller en hébergement ou si ceux-ci sont pleins, on les amène dans une halte-chaleur ou encore à la cafétéria de la Mission Old Brewery, où ils peuvent passer la nuit », explique l’intervenante, qui est en poste depuis près de deux ans.

Lorsqu’un individu est intoxiqué au point d’en être agressif — chose rare, précise-t-elle —, Yolette Jean contacte la police. « S’il est intoxiqué, mais pas dangereux, on l’amène à l’Exode ou au Centre Dollard-Cormier », deux ressources de dégrisement.

En cette période des Fêtes, les deux employés reçoivent moins d’appels qu’à l’habitude. « Plusieurs ressources ferment leurs portes durant les fêtes et certains itinérants vont dans leur famille », explique l’intervenante.

Sur la route

Les rayons du soleil inondent l’intérieur de la navette en début de parcours. Premier arrêt : Face à face, une ressource située sur de Maisonneuve Ouest. À bord se trouve Stéphane, un habitué de la navette. « C’est pratique, d’autant plus que ma blonde a de la misère à marcher », dit-il.

Une fois Stéphane arrivé à destination, nous arrêtons devant Chez Doris, un centre de jour pour femmes itinérantes. Une dame au long manteau noir demande qu’on la dépose au métro Guy-Concordia. Elle semble nerveuse lors du trajet. « Oui, oui, je vous emmène là », lui dit patiemment Yahia.

Une autre femme a pris place à bord. Elle refuse d’un geste sec la bouteille d’eau et les collations que lui offre Yolette. « Qu’est-ce qu’il y a aujourd’hui ? Tu n’as pas l’air de bonne humeur », lui dit l’intervenante. « Depuis ce matin, on gèle », répond la femme, qui n’a pas envie de parler. Le reste du trajet en sa compagnie se fait en silence.

Après l’avoir déposée devant une maison de chambre du Plateau-Mont-Royal, Yolette regarde son téléphone. « Il faut aller à l’Exode », lance-t-elle à Yahia, qui emprunte la rue Saint-Denis pour se diriger vers l’établissement du Mile-Ex. On va y chercher Nathalie Jones, qui a réussi à réserver une place pour trois jours à la Maison Jacqueline, un hébergement de La rue des femmes situé dans le Centre-Sud.

« Attache ton manteau, il fait très froid », prévient Yolette. « Oui, môman », lui répond la femme d’un ton ricaneur. L’intervenante, habituée d’être affublée de ce surnom, rit de bon coeur.

C’est la deuxième fois que Nathalie monte à bord du minibus. « Je ne suis pas le genre de fille à déranger les ressources, même si elles sont là pour ça. Mais je m’en viens vieille et moins en santé, alors je pile sur mon orgueil. C’est vraiment pas facile », raconte la femme de 44 ans coiffée d’une tuque de père Noël.

Nathalie vit dans la rue « depuis trop longtemps ». À plusieurs reprises, elle dénonce le manque d’investissement des gouvernements dans les services en itinérance. « Comment voulez-vous qu’on s’en sorte quand les ressources sont tellement limitées qu’elles ne peuvent pas nous garder plus que deux ou trois jours ? C’est toujours à recommencer », lâche-t-elle dans un soupir de découragement.

« Je serai pas capable de passer un autre hiver dehors, pourtant j’en ai vécus ! » poursuit-elle tandis que la navette descend Saint-Urbain. Selon elle, les lieux publics où trouvent refuge les personnes itinérantes en hiver, comme les établissements de restauration rapide et les stations de métro, tolèrent de moins en moins leur présence.

Intoxication

Prochain arrêt : la Maison du Père, boulevard René-Lévesque. Il est près de 16 h. Deux hommes montent à bord, dont Richard, qui connaît Nathalie et la salue. Il s’en va à la Mission Bon Accueil, un autre hébergement pour hommes dans l’ouest du centre-ville.

L’autre homme refuse de dire son prénom. Il demande à aller dans une halte-chaleur, mais celle-ci n’ouvrira qu’à 19 h 30, lui expliquent Yahia et Yolette. L’intervenante lui propose alors de l’emmener à la Mission Old Brewery, où il pourra manger un repas en attendant l’ouverture de la halte-chaleur.

« Juste à te sentir, je suis soûle », lui lance Nathalie en riant. En effet, l’homme est visiblement intoxiqué, raison pour laquelle la Maison du Père a refusé de lui offrir des services. Yolette Jean confirme voir quotidiennement des personnes dans son état. Elle prend son mal en patience et lui demande poliment de rester assis pour sa sécurité.

En route vers la Mission Bon Accueil, nous accueillons à bord un homme sans manteau. Heureusement pour lui, il y en a quelques-uns dans la navette. Yolette lui offre de s’en choisir un.

Le soleil se couche à l’horizon. Yolette et Yahia s’apprêtent à prendre une courte pause avant d’entamer leur « tournée ». Ce sera le moment le plus occupé de leur journée, alors que plusieurs personnes itinérantes seront emmenées vers leur hébergement pour la nuit.

2 commentaires
  • Solange Bolduc - Inscrite 28 décembre 2017 09 h 45

    Quellel tristesse! Misère noire sur la belle glace noire !

    Comment en arrive-t-on là dans un pays où on accueille des réfugiés, leur donne de l'argent et on ne trouve même pas les moyens de loger quelques part les itinérants en permanence....? Et parce que c'est Noël, ou seulement parce qu'il fait si froid on les conduit dans des abris, leur offre de la nourriture....

    Après l'autérité de Couillard, il y aurait un surplus...pourquoi ne pas le en offrir une part, au lieu de se pavaner devant les électeurs en vue des élections prochaines ! ?

    Beau travail des intervenantes : que des femmes pour les aider ????

  • Josée Duplessis - Abonnée 30 décembre 2017 09 h 55

    Comment peut-on ne pas voir cette détresse et cette misère.
    C'est déroutant de réaliser que tant que la misère ne nous touche pas on ne s'en préocuppe pas.
    Quand on se rend sur les lieux c'est autre chose.
    Comment se fait-il que les organismes qui se chargent de réconforter, protéger, nourrir ces gens n'ont pas plus d'aide?
    C'est inconcevable.