Des travailleurs migrants doivent payer des milliers de dollars pour travailler au Québec

Jorge et Ofni se sont retrouvés à cultiver des champignons magiques à Wickham, après s’être lourdement endettés au Guatemala. Ce qui devait être un rêve s’est transformé en cauchemar.

Le 16 décembre 2015. Éric Dupuis est arrêté dans sa fraisière à Wickham, à une vingtaine de kilomètres de Drummondville. Il sera accusé de produire de la drogue. Seize kilogrammes de psilocybine prêts à la vente ainsi que 9300 récipients contenant ce même champignon hallucinogène sont retrouvés sur les lieux. Accusé de produire de la drogue, il a plaidé non coupable et doit subir son procès en avril prochain.

Quatre travailleurs étrangers temporaires sont arrêtés dans l’opération, en plus de M. Dupuis, confirme la Sûreté du Québec. Ils sont Guatémaltèques, et trois d’entre eux ont un permis de travail valide. Le permis du quatrième est expiré, il est donc sans statut. L’homme en question, Ofni Jordan Azmitia Gomez, est expulsé presque sur-le-champ au Guatemala.

C’est dans son pays d’origine qu’on le retrouve, tout près de Patzicia, dans le département de Chimaltenango. Il est avec Jorge Leonel Ajquejay Colaj, qui a travaillé lui aussi à la même ferme. Il était toutefois déjà reparti au moment de l’opération policière.

Tous deux tiennent à remonter lentement le fil chronologique de leur histoire, pour comprendre comment ils ont pu être embobinés de la sorte.

Fin 2012, ils entendent parler « d’une occasion » pour travailler au Canada, une proposition crédible dans cette région où des centaines de migrants partent chaque année vers le Québec.

Le joug du rêve migratoire

Photo: Valérian Mazataud Le Devoir

« Je débordais d’enthousiasme. Mes enfants étaient petits à l’époque et nous n’avions pas notre propre maison », dit Jorge. « On veut se développer, on voyage pour ramener quelque chose au pays et améliorer notre vie », expose quant à lui Ofni.

L’intermédiaire avec lequel ils font affaire est toutefois malhonnête. Il demande de verser d’abord 5000 quetzales, soit 875 dollars canadiens. Puis l’homme en question raconte que les visas ont été refusés par l’ambassade, et réclame à nouveau la même somme.

« Il nous disait sans cesse de nous tenir prêts », se souvient Jorge, qui fait et défait sa valise au gré des appels de son intermédiaire. Celui-ci exige ponctuellement certains montants, pour ajouter un papier au dossier par exemple, précise-t-il.

Des 70 hommes du groupe, seuls 7 partiront finalement. Au total, Jorge dit avoir payé 25 000 quetzales, tout près de 4500 dollars canadiens. La somme est imposante, dans un pays où un journalier agricole gagne en moyenne 8,50 $ par jour. « Les banques refusent de nous prêter. C’est quelqu’un du village qui nous a prêté, à un taux de 10 %. Et il a demandé des garanties », explique Ofni.

Jorge s’endette aussi, en mettant la parcelle héritée de son père en garantie, au risque de perdre sa terre, pour gagner sa vie sur celle d’un autre.

Ils arrivent à la fin du mois d’août 2013, avec cette dette qui les tient à la gorge et les tient dans cette ferme, malgré le comportement d’Éric Dupuis, qu’ils décrivent comme imprévisible. Quelques mois après leur arrivée, quand le travail vient à manquer, M. Dupuis leur montre une nouvelle culture : des champignons.

La nébuleuse

Gabriel Zelada Ortiz connaît ce modus operandi par coeur. Deux réseaux d’exploitation ont été détectés récemment, poursuit ce directeur du CEADEL, un centre d’appui au développement local dans le chef-lieu de Chimaltenango.

« Un homme promettait des visas pour le Canada pour 12 500 quetzales [2180 $CAN], avec 3000 quetzales à verser en acompte. Il a réuni les gens dans un hôtel de la zone, et plus de 1000 personnes lui ont versé cette somme. Vous imaginez, ça fait 3 millions ! [523 000 $CAN]. »

« Les institutions du Guatemala pourraient exercer plus de contrôle », abonde Anne-Sophie L’Espérance, l’une des directrices de Comu Guate, une agence de placement. « Un homme donne rendez-vous dans un parc, et dit : “Tu me donneras l’argent, je vais sortir ton passeport.” Les gens le croient ! » Elle raconte avoir dû faire fermer un « faux » bureau de Comu Guate ouvert dans une autre ville.

Photo: Valérian Mazataud Le Devoir À l’organisme ComuGuate, à Ciudad de Guatemala, des travailleurs guatémaltèques enregistrent leur candidature pour recevoir un visa de travail pour le Canada.

La migration temporaire existe, les permis de travail aussi, délivrés surtout à travers des agences spécialisées. C’est entre le travailleur, souvent en zone rurale, et ces agences légitimes que se faufilent des fraudeurs.

Attention, les agences ayant des pratiques honnêtes et qui respectent toutes les règles voient ainsi d’un très mauvais oeil cette nébuleuse d’intermédiaires frauduleux. Elle est hors de leur contrôle : « C’est trop difficile de contrôler ce qui se passe dans les maisons, dans les départements, on ne peut pas être partout », résume Mme L’Espérance.

Un règlement pour encadrer les agences de recrutement devient « d’urgence nationale », dira Danilo Rivera, chercheur de l’INCEDES et membre d’un conseil parlementaire régional sur les migrations.

La migration est un rêve qui brille trop fort. Mais Jorge et Ofni ne sont pas aveugles : « On a juste des besoins à combler », dit Jorge.

Savaient-ils que les champignons en question étaient illégaux ? Leur permis de travail indiquait qu’ils cultiveraient des fraises, des framboises et des champignons : « J’ai posé la question à Éric pour savoir si c’était légal. Il m’a dit que oui. J’ai toujours pensé que c’était légal. Mais il disait de ne pas en manger », répond Jorge.

Ofni termine son entrevue en confiant son inquiétude. Il affirme avoir payé 3000 quetzales (525 $) à un homme qui promettait des visas pour faire de l’aménagement paysager à Saint-Basile-le-Grand. « Cette fois je lui ai dit de me donner le permis ou de me rendre mon argent. […] Il a changé deux fois de numéro de téléphone. » Il attend toujours.

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