Une consultation sur le racisme sans Québec

Déjà au moins 6 des 31 organismes mandatés se sont retirés du processus depuis que le ministre David Heurtel a annoncé une réorientation axée sur l’emploi de la consultation.
Photo: Jacques Boissinot La Presse canadienne Déjà au moins 6 des 31 organismes mandatés se sont retirés du processus depuis que le ministre David Heurtel a annoncé une réorientation axée sur l’emploi de la consultation.

Pied de nez au Forum sur l’intégration des immigrants en emploi qui s’ouvre aujourd’hui sur fond de critiques : une cinquantaine d’organismes de la société civile lanceront une consultation parallèle pour parler de racisme.

C’est ce que doivent annoncer aujourd’hui en conférence de presse des syndicats, des organisations féministes, LGBT et de défense des droits des immigrants aux côtés de la Table de concertation sur le racisme systémique (TCRS), dont plusieurs membres militent depuis la première heure pour la création d’une commission publique sur le sujet.

Ces groupes estiment que le gouvernement « a abandonné » l’idée d’une commission indépendante sur ces enjeux et mèneront eux-mêmes cette démarche citoyenne indépendante, dont les contours sont encore à définir.

L’idée est de parler des « alternatives », a indiqué la porte-parole de la TCRS, Émilie Nicolas. « On veut lancer les choses avant que tout soit complété et on veut assurer une participation large au brainstorm », dit-elle. « On est dans le constat que rien ne va bouger avec le gouvernement. »

 

Cynisme et scepticisme

Le forum, qui recevra essentiellement des conférenciers du milieu des affaires, s’amorce également sur fond de cynisme et de scepticisme de la part de nombreux organismes.

Déjà au moins 6 des 31 organismes mandatés par le ministère de l’Immigration (MIDI) pour mener des consultations locales se sont retirés du processus depuis que le ministre David Heurtel a annoncé une réorientation axée sur l’emploi de la consultation.

Certains boycotteront l’événement — tandis que d’autres se sont désistés après avoir appris qu’ils n’auront qu’un statut d’observateur.

« On ne veut pas se déplacer jusqu’à Québec et ne pas avoir l’occasion de discuter directement des enjeux avec les décideurs et les décideuses », a dit Marie-Pierre Boisvert, directrice du Conseil québécois LGBT.

Inès Cherbib, du Centre communautaire Essalam, à Terrebonne, ne se retire pas du processus, mais boycottera néanmoins l’événement. « Je respecte les gens qui vont être présents au forum, mais nous, on ne veut pas être là pour voir des gens qui vont parler et s’écouter parler », a-t-elle dit.

Jérôme Di Giovanni, de l'Alliance des communautés culturelles pour l'égalité dans la santé et les services sociaux, déplore que le forum se tienne dix jours avant la remise des rapports des organismes partenaires, attendus le 15 décembre. Il aurait aussi aimé que qu'il ait lieu à Montréal, là où la plupart des organismes se trouvent.

«C'est un total manque de respect à notre égard», a-t-il déclaré.

Un forum de gens d’affaires

Plusieurs organismes dénoncent l’improvisation du forum. Le programme de la journée n’a été publié que lundi en après-midi et il n’a pas été possible de l’avoir avant, malgré des demandes répétées. Même les experts invités n’ont eu que des bribes d’information concernant le déroulement de la journée.

Le MIDI n’a pas non plus été capable de confirmer au Devoir le nombre de participants et de désistements, ni de fournir le nombre de mémoires déposés et de questionnaires remplis en ligne qui devaient alimenter le forum. La rumeur veut que le taux de participation en ligne ait été famélique.

Pour chacun des trois thèmes des plénières — emploi, lutte contre la discrimination, formation et francisation —, des conférenciers feront de courtes présentations suivies d’une période de questions de 10 minutes.

Parmi les 13 conférenciers, dont des représentants de chambres de commerce, des banques et des gens d’affaires, le Centre R.I.R.E. 2000 à Québec est l'un des rares organismes issus de la société civile, ce que déplore Haroun Bouazzi, co-porte-parole de l’Association des musulmans et des Arabes pour la laïcité (AMAL-Québec).

« Le gouvernement veut couper les ponts avec la société civile », croit-il. « Il est dans le monde des affaires et ne répond qu’au besoin du monde des affaires. »

Exit le racisme

Avec d’autres experts du milieu de l’immigration et représentants de groupes racisés, M. Bouazzi a fait partie d’un comité-conseil qui devait fournir des lignes directrices à l’ancienne ministre Kathleen Weil sur la manière de mener la consultation.

Ce comité a notamment recommandé que son mandat soit confié à la Commission des droits de la personne — ce qui fut d’abord fait, mais défait ensuite par le ministre Heurtel avant d’être finalement invité à titre d’observateur —, qu’elle contienne les mots « racisme et discrimination systémique » dans son titre et qu’elle fasse une place aux groupes autochtones.

« Ça n’a rien à voir, c’est des pommes avec des oranges. Si on compare le document de recommandations avec le forum actuel, on dirait qu’on est devant un gouvernement de la CAQ [Coalition avenir Québec] », a dit Émilie Nicolas.

Le comité-conseil dont elle a fait partie recommandait que la consultation débute « idéalement en 2017, afin de ne pas s’inscrire dans le calendrier électoral ». C’est raté, croit-elle.

« Je comprends que le forum va lancer des solutions concrètes, mais ce sont des choses “cannées” d’avance que le ministre aurait annoncées de toute manière. C’est une stratégie de relations publiques. »

L’ex-ministre Weil a annoncé la tenue de la consultation à la fin juillet et elle a été recadrée et relancée début novembre par le ministre Heurtel nouvellement en poste. Celui-ci a mené une tournée dans plusieurs régions du Québec pour comprendre in situ les problèmes d’intégration.

Marie-Josée Bolduc, du Carrefour jeunesse-emploi de Beauce, a reçu la visite du ministre et s’est dite satisfaite de la nouvelle tangente « emploi ».

« C’était déjà vers ça qu’on s’en allait. On a un taux de chômage très bas et on se tourne vers le recrutement international. Pour nous, il était important qu’on se penche sur la façon de retenir ces immigrants-là », dit-elle. « On n’ira pas au forum du ministre, mais ce n’est pas parce que ce n’est pas important, c’est parce qu’on a déjà pu lui dire ce qu’on avait à lui dire. »

6 commentaires
  • Denis Paquette - Abonné 5 décembre 2017 00 h 33

    quel gouvernement pourri

    pourtant le gouvernement devrait savoir que les gens sont fatigués d'êtres traités avec mépris , qu'ils ont hâtent d'évincer ce gouvernement incompétent, quand nous faisons le bilan de ce gouvernement a part les manipulations des ministres des finances et de la santé que reste-t-il, ils peuvent bien avoir invité Jean Charest a leur congrès

  • Diane Guilbault - Abonnée 5 décembre 2017 07 h 42

    Milieu des affaires et employeurs

    Ce Forum est peut-être une bonne occasion pour demander aux entreprises et employeurs qui réclament toujours plus d'immigrants comment il se fait que ces immigrants ne trouvent pas d'emplois.

  • Marguerite Paradis - Inscrite 5 décembre 2017 08 h 37

    SEXISME, ÂGISME, RACISME, CLASSISME + TRAVAIL

    Pourquoi ne tenons-nous pas compte de toutes les discriminations dans notre réflexion sur l'organisation du travail, ce serait plus « inclusif », non?

    Autre réflexion : pourquoi le travail est encore « la mesure » d'une réelle intégration sociale.

    M.P.

    • Serge Pelletier - Abonné 5 décembre 2017 18 h 28

      Facile, facile. Quand j'étais jeune, l'on s'identifait par son nom, par le nom de papa ou maman (ou des deux). Depuis la crise des années 1981/1982, une nouvelle mode est apparue... Dehors les patronymes, c'était alors "je suis infirmières, je suis ingénieur, etc. Maintenant, depuis environ une quinzaine d'années, certains ne s'identifient plus que par la religion pratiquée...

  • Charles Lebrun - Abonné 5 décembre 2017 10 h 38

    Racisme ou tièdeur à s'intégrer?

    La charte des droits et liberté laisse croire aux nouveaux arrivants qu'ils peuvent s'intégrer à leur société d'accueil (le Québec) sans faire leur "bout de chemin"... Et, lorsqu'ils se sentent à part, c'est nous, Québécois, qui sommes racistes. Si je veux immigrer au Japon, il me faudra bien apprendre la langue, manger comme eux, vivre comme eux... Si j'y parviens, j'y trouverai du travail avec beaucoup moins de difficulté que si je persiste à ne parler que l'anglais et à ne jouer qu'au hockey! Les immigrants que j'ai connus ici et qui ont réussis à bien s'intégrer parlent le français, aime le hockey, mangent notre cuisine et ont laissé tomber leur religion et les pratiques que celle-ci exigent. Autrement dit, la question qu'il faut se poser, c'est pourquoi ils ont choisi le Québec s'ils veulent continuer à vivre comme dans leur société d'origine. À Rome, ont fait comme les romains! Si un Syrien parle le français, s'intéresse à notre façon de faire, s'intègre dans une activité sportive québécoise, épouse nos valeurs, il trouvera SA place! Sam Hammad en est un bon exemple. Carlos Letaos également qui est bien plus Québécois que Portugais (en passant, si j'immigre au Portugal, je ne suis pas certain d'être en mesure d'être élu et encore moins d'avoir un ministère important dans le gouvernement portugais même si je parle la langue). Boucar Diouf également. S'intégrer à la société d'accueil demande un sacrifice énorme aux nouveaux arrivants... sont-ils prêts à le faire? Shania Twain a appris le français parce qu'elle est allée vivre en Suisse francophone. Aurait-elle appris le français si elle avait déménagée à Montréal? J'en doute sérieusement!!! C'est nous qui sommes trop "mous"; il est là le problème!

  • Yves Laframboise - Abonné 5 décembre 2017 10 h 45

    QUESTIONNEMENT

    Avoir un emploi, soit pouvoir suffire à ses besoins et à ceux de ses proches, si tel est le cas, et contribuer à l'avancement de la société, est un besoin essentiel dans la façon dont notre monde est construit. Mon expérience avec une immigrante en a fait l'éloquente démonstration récemment.

    Des reportages récents produits par Radio-Canada démontrent que des entreprises en sont réduites à aller directement chercher ailleurs dans d'autres pays de la main d'oeuvre. Même, ils la forment.

    Qu'en est-il de ceux et celles, immigrants, qui se plaignent ici au Québec de ne pas trouver d'emploi ? On attend la réponse, non pas basée sur des émotions mais sur des observations objectives provenant du terrain.