Immigration en Abitibi: les ressources manquent pour accueillir les nouveaux arrivants

Photo: La Mosaïque Une sortie à Amos organisée par l'organisme d’aide aux immigrants La Mosaïque.

Les immigrants sont de plus en plus nombreux à s’installer en Abitibi. Malgré tout, la région part de loin. A-t-elle les infrastructures pour accueillir ces nouveaux arrivants ?

Yolette Lévy n’oubliera jamais l’accueil qu’on lui a réservé lors de son arrivée à Val-d’Or en 1969. Lors d’une fête tenue à l’école secondaire qui venait de l’embaucher comme professeure de chimie, ces nouveaux collègues la désignent membre du jury du concours de « callage » d’orignal. « Comment interpréter ce geste ? Voulait-on rire de moi ? », raconte celle qui ne connaissait ni cet animal ni son cri. « En rentrant le soir, mon mari m’a dit : “Ils te disent qu’il y a une place pour toi. Maintenant, c’est à toi de la prendre !” »

Aujourd’hui, à l’aube de ses 80 printemps, cette place, on peut dire qu’elle l’a prise. Mais au début, l’ex-syndicaliste et conseillère municipale rappelle que son mari et elle étaient presque les seuls Noirs de la ville. « On était 12 de la communauté haïtienne et on trouvait ça beaucoup. »

Près de 50 ans plus tard, le visage de l’Abitibi a changé. Il faut bien plus que deux mains pour compter ses nouveaux arrivants. Le nombre d’immigrants a dépassé cette année le cap des 2000, ce qui représente 1,5 % de la population abitibienne. La région est même celle qui connaît la plus forte croissance parmi les régions éloignées, comme la Côte-Nord et la Gaspésie.

1,5 %
Le nombre d’immigrants a dépassé cette année le cap des 2000, ce qui représente 1,5 % de la population abitibienne.

Désormais, plus de 100 nouveaux venus choisissent de s’y installer chaque année. « Ce sont des chiffres relativement petits, mais ça veut dire quelque chose », croit Mariella Collini, de l’Observatoire de l’Abitibi-Témiscamingue. Le maire de Val-d’Or, Pierre Corbeil, n’est pas étonné. « Val-d’Or, c’est un mini-Montréal à l’échelle de l’Abitibi, dit-il. C’est un carrefour, une porte d’entrée pour ceux qui viennent du sud. »

Photo: Saveurs du monde


Cet été, des parfums d’ailleurs ont embaumé la forêt boréale grâce au kiosque alimentaire de Saveurs du monde, un événement organisé au marché public de Val-d’Or. Des accents de partout émanent des chantiers. La Ville songe également à ouvrir un local de prière pour la communauté musulmane, comme vient de le faire sa ville cousine, Rouyn-Noranda.

 Val-d’Or, c’est un mini-Montréal à l’échelle de l’Abitibi, c’est un carrefour, une porte d’entrée pour ceux qui viennent du sud

Pas de francisation

Déjà très actif, l’eldorado minier a encore beaucoup à faire pour intégrer ses immigrants. La région est maintenant dépourvue d’avocats en immigration et même de bureau d’immigration depuis la fermeture, en Outaouais, de celui qui prenait les dossiers de la région. Pire, il n’y a pas de véritables classes de francisation, faute d’étudiants.

Pourtant, 30 % des arrivants ne sont pas francisés, rappelle Jocelyne Hurtubise, présidente du conseil d’administration de l’organisme d’aide aux immigrants La Mosaïque. « Concept Alpha offre des cours particuliers et le centre de formation aux adultes essaie de monter des groupes, mais c’est difficile parce qu’il y a peu de gens intéressés. Leurs horaires et leurs besoins sont différents. »

Colombienne d’origine, Cinzia Schiappa aurait bien aimé avoir accès à des cours de français gratuits à son arrivée il y a 20 ans. Alors en attente de sa résidence permanente, elle n’y avait pas droit. « La première année, j’étais isolée. Je restais à la maison et j’écoutais mes émissions en anglais », explique celle qui est aujourd’hui très bien intégrée.

Si on veut faire du développement régional et attirer les immigrants, va falloir que ça soit financé

Un désert de services

Le ministère de l’Immigration a des exigences très peu adaptées aux régions. La Mosaïque reçoit des subventions pour soutenir huit personnes répondant aux critères d’immigration, mais en aide en réalité une trentaine. « C’est difficile d’exiger une employée de plus pour aider, parce que le ministère va exiger qu’elle rencontre un nombre “x”, d’immigrants. Mais on n’a pas le volume », explique Johanne Alarie, porte-parole du Centre Entre-femmes.

Or, les besoins sont là. « En région, on est moins équipé. L’hôpital m’a déjà appelé pour savoir comment s’y prendre pour donner des soins à un immigrant, laisse tomber Vicky Potvin, intervenante à la Mosaïque. Il y a une réelle volonté des gens d’ici d’accueillir des Syriens et des Haïtiens, mais on se fait souvent dire qu’on n’a pas les infrastructures. »

La fermeture de bureaux de développement régionaux, dont celui du ministère de l’Immigration, a « ébranlé » la communauté. « C’est un dur coup dans une région comme la nôtre où les villes sont éparpillées. Il faut pouvoir se concerter, être en contact et à un moment donné, si on veut faire du développement régional et attirer les immigrants, va falloir que ça soit financé », affirme Jocelyne Hurtubise. Le message a d’ailleurs été passé au ministre de l’Immigration, David Heurtel, lors de sa tournée abitibienne début novembre.

En attendant, les immigrants, qui avaient accès à des services personnalisés, sont désormais laissés à eux-mêmes pour renouveler un permis de séjour, par exemple. « Ce sont des gens qui souffrent ou qui ont parfois vécu des situations difficiles. On ne peut pas les laisser seuls devant un ordinateur dans un centre de Service Québec ou de Service Canada », déplore Enrique Colombino.

Racisme en région ?

Dans le gymnase d’une école secondaire de Val-d’Or, deux buts de hockey sont couchés par terre. C’est soir de soccer pour une dizaine de Valdoriens d’origine africaine. « Il y a de l’ignorance. Oui, des gens pensent qu’on vit dans les arbres et les cases, mais ce sont des clichés normaux pour lesquels je ne m’en fais plus », explique sagement Christian Komgom, un ingénieur qui a lancé l’entreprise Afritibi, qui vend en ligne des produits exotiques. « Moi, ce que je vis beaucoup, c’est de la curiosité. »

Publié en avril dernier, l’« Aperçu de la situation du racisme à Val-d’Or », dressé grâce à des entrevues menées avec des groupes de discussion pour prendre le pouls de la situation, démontre que le racisme est présent, mais qu’il vise surtout les autochtones.

Sur une échelle de 1 (totale acceptation) à 10 (haine raciale), les immigrants interrogés évaluent le degré de racisme à 3 ou 4. « Il y a de la discrimination. Oui, il y a des cas. Mais du racisme actif… ce n’est pas répandu », indique Paul-Antoine Martel, animateur à la vie rurale et communautaire à la Ville de Val-d’Or. Les immigrants et les autochtones disent surtout vivre du profilage racial, de la discrimination à l’emploi et sur les réseaux sociaux.

Le port de signes religieux

Quant à l’islam, les jeunes semblent très peu se formaliser du port de signe religieux et trouvent « cool » l’idée d’un centre communautaire musulman. Les gens d’affaires trouvent que les musulmans amènent une « certaine couleur » à la ville, mais croient qu’ils devraient davantage adopter les us et coutumes du « pays ».

Ils s’opposent aussi au port de signes religieux au travail, selon l’« Aperçu ». « Ici, on n’a pas de ghetto ou de lieu où se regroupent les immigrants de manière autosuffisante. Ce qui ne veut pas dire qu’ils ne rassemblent pas. […] Mais ils savent qu’ils n’ont pas le choix de se mêler, sinon ils ne peuvent pas vivre », constate M. Martel.

De là naît naturellement un curieux syncrétisme. « J’ai déjà participé à une fête de fin du ramadan qui avait lieu dans la salle des Chevaliers de Colomb avec un drapeau du Vatican et un portrait du pape François au mur », sourit-il.

Islamophobie contrôlée

L’Abitibi n’échappe toutefois pas au vent d’islamophobie qui souffle sur tout le Québec. « C’est dans les médias, c’est partout. Les gens le remarquent et nous, on le remarque. Beaucoup de gens me parlent de leurs craintes », note Vicky Potvin, de la Mosaïque. Sans compter que le chapitre de La Meute dans le coin, qui affiche désormais une centaine de membres, connaît un certain regain de popularité.

Mais ce n’est rien à comparer au mouvement d’extrême droite qui avait semé la pagaille au début des années 1990. Coups de téléphone haineux, graffitis de croix gammées… et injures ciblant surtout les Noirs. Yolette Lévy s’en souvient.

À son école, des skinheads poussaient des cris bizarres sur son passage et refusaient même de boire au même robinet qu’elle. Ne se laissant pas intimider, elle faisait exprès pour boire à chacune des sources d’eau. « J’ai fini par gagner. » Certains cas ont dû toutefois se régler devant les tribunaux.

« Le racisme est là, en Abitibi. Il est latent. Mais ça ne veut pas dire qu’il va éclater. Heureusement, le système, par je ne sais trop quelle grâce, nous permet encore de vivre dans le respect », conclut la Valdorienne.

Portrait de l’immigration en Abitibi

Nombre total d’immigrants : 2135

Continent de provenance
 
Europe 745 34,9%
Afrique 710 33,3%
Asie 355 16,6%
Amériques 320 15,0%

Source: Observatoire de l’Abitibi-Témiscamingue


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