Un outil d'endoctrinement - Les médias assassins

L’ancien premier ministre Jean Kambanda est entré en fonction après la mort de Juvenal Habyarimana. Il a profité de l’action des médias pour mener à bien le projet de génocide.
Photo: Agence Reuters L’ancien premier ministre Jean Kambanda est entré en fonction après la mort de Juvenal Habyarimana. Il a profité de l’action des médias pour mener à bien le projet de génocide.
Les médias ont joué un rôle crucial dans ce qui fut le dernier génocide du XXe siècle. Un rôle si clair que le 3 décembre dernier, le Tribunal pénal international d'Arusha condamnait pour crimes contre l'humanité Ferdinand Nahimana, Jean-Bosco Barayagwiza et Hassan Ngeze. Les deux premiers dirigeaient RTLM et le dernier y collaborait en plus de diriger le journal Kangura.

L'acte d'accusation en dit long sur leurs activités: «génocide, complot pour commettre un génocide, incitation directe et publique au génocide, complicité pour génocide et crimes contre l'humanité [persécution et extermination]». Ils seront reconnus coupables de tous ces crimes sauf un, celui de complicité pour génocide.

Comment des médias peuvent-ils en arriver à convaincre des milliers de citoyens à se transformer en tueurs? Ils n'y arrivent pas seuls, évidemment. Mais les planificateurs du génocide ne pouvaient, non plus, y arriver sans eux.

La définition de la société rwandaise comme une société divisée entre un peuple majoritaire hutu opprimé et un peuple tutsi détenteur du pouvoir féodal a des racines profondes. Imposée par la colonisation qui a favorisé la minorité tutsi, elle est devenue l'idéologie qui a porté la majorité hutue au pouvoir en 1959. La virulence de cette idéologie varie selon les périodes, mais elle atteint son paroxysme à la fin des années 1980 et au début des années 1990.

Indépendance

Les médias deviennent un terrain d'affrontements jusque-là inconnu, car on assiste à l'émergence d'une presse indépendante. «De nombreux journaux, à la diffusion au moins aussi importante que celle des magazines racistes, n'hésitent pas à dénoncer les boutefeux de la haine», relèvent les auteurs du livre Rwanda: les médias du génocide. Le pouvoir semble laisser faire car, mal en point et confronté à un déclin économique, il tient à l'aide étrangère dont il se sert d'ailleurs pour distribuer des radios dans toutes les campagnes, une opération qui se révélera essentielle pour la suite des choses.

Si l'opposition est victime de harcèlement et de répression, les extrémistes, eux, sont rarement inquiétés. Le journal Kangura est leur média le plus important. Fondé en mai 1990, il paraît jusqu'en 1995. La publication n'est interrompue que pour la durée du génocide, occasion pour son directeur, Hassan Ngeze, de collaborer avec RTLM.

Kangura ne perd pas de temps. En décembre 1990, il publie les 10 commandements du Hutu. Il fait la promotion de l'«auto-défense» contre ces Tutsis «assoiffés de sang» qui veulent «imposer leur hégémonie sur le peuple rwandais par le canon et le fusil» et dont les deux armes favorites sont «l'argent et les femmes tutsis». Les Hutus modérés sont présentés comme des traîtres. Quatre commandements visent les femmes tutsies qui seront victimes d'actes d'une rare sauvagerie durant le génocide.

Peu de temps après, le journal affuble sa une d'une entête qui restera jusqu'au dernier numéro: «La voix qui éveille et défend le peuple majoritaire», l'expression consacrée pour désigner la majorité hutu. Les Tutsis et les Hutus modérés sont assimilés à des coquerelles ou à des serpents. Ils sont l'ennemi intérieur.

Jusqu'en 1993, une seule station radio, la radio d'État, diffuse à travers le pays. Sous la direction de Ferdinand Nahimana, elle réussit à provoquer un des pires massacres du début des années 1990 contre les Tutsis, celui de la région de Bugesera en 1992.

De l'aide pour RTLM

Les protestations de l'opposition et de la communauté internationale forcent le pouvoir à évincer Nahimana. Il l'aidera toutefois à mettre RTLM sur pied en juillet 1993 en lui permettant d'utiliser les transmetteurs de Radio-Rwanda et de rejoindre tous ces Rwandais ayant reçu des récepteurs gratuits. Jamais le pouvoir ne condamnera le contenu de RTLM, lui accordant du même coup une certaine légitimité.

Nahimana s'entoure de communicateurs habiles et la nouvelle radio est un succès dès le départ, un succès qui aura raison de la presse écrite qui est passée de plus de 70 titres à une douzaine en avril 1994. Contrairement à la radio d'État, RTLM est vivante. L'humour, fort prisé des Rwandais, y tient une bonne place tout comme la très populaire musique zaïroise. Les animateurs sont efficaces et suscitent une forte fidélité, ce qui rendra encore plus dangereux leur discours.

On affirme que la minorité tutsie s'est infiltrée partout, contrôle nombre d'industries et d'emplois, que son but est d'imposer sa loi. On identifie pour les auditeurs les Tutsis à surveiller et les Hutus suspects de collaboration avec eux. On en appelle sans cesse à la vigilance des Hutus.

Quand le génocide commence, RTLM diffuse sans interruption et coordonne beaucoup d'attaques qu'on justifie en prétendant que des Hutus sont victimes de massacres. On indique aux auditeurs où trouver telle ou telle personne à éliminer. Quand c'est fait, on félicite les exécuteurs en ondes. On dit où installer des points de contrôle routier où devront être interceptés et exécutés les Tutsis.

Des conditions doivent être réunies pour que pareil endoctrinement fonctionne, indiquent Marcel Kabanda et Jean-Pierre Chrétien, deux des coauteurs de Rwanda: les médias du génocide. Et le Rwanda les réunissait toutes: population peu alphabétisée, longue tradition de respect des anciens, de l'autorité et de la tradition orale, attitude d'unanimisme partisan, existence d'un bouc émissaire identifié depuis longtemps.

«Ce qui est important dans la propagande extrémiste qui s'est développée dans les années 1990, qui a préparé et accompagné le génocide, c'est son enracinement dans une idéologie toute prête depuis une génération», indiquait M. Chrétien dans le cadre d'une conférence sur les médias et le génocide organisée récemment par l'école de journalisme de l'Université Carleton.

1959

Les médias extrémistes manieront avec brio les cordes sensibles des Hutus en rappelant constamment les changements politiques de 1959. Il est constamment question du complot tutsi pour prendre le contrôle du pays et asservir les Hutus. On parle sans cesse du droit du «peuple majoritaire» à se défendre contre cette menace. «Le langage démocratique a servi à une sorte de mobilisation totalitaire sous le couvert de la liberté d'expression», résume M. Chrétien.

Pour Thomas Kamilindi, un journaliste rwandais qui fut un des témoins de la poursuite à Arusha, on a tout simplement abusé de cette liberté démocratique pour commettre des crimes. «Si on commence à diaboliser, à déshumaniser les gens de l'autre groupe, on a franchi une ligne. On n'est plus journaliste.» Il a lui-même perdu sa fille qui était en visite chez des amis. Explicitement ciblé par RTLM, il a dû se réfugier à l'hôtel des Mille collines avec des centaines d'autres Tutsis et Hutus modérés. Là, il a tenté de continuer d'alerter le monde à travers des messages télécopiés et des entrevues.

Car pendant que des médias rwandais attisaient la haine, les médias étrangers, eux, étaient généralement absents ou ont pris un moment pour s'y rendre. Quelques agences et radios, en particulier l'AFP et la BBC, y ont été du début à la fin, bien qu'elles aient tardé à reconnaître qu'il s'agissait d'un génocide. Les grands médias américains, eux, n'ont fait que des incursions sporadiques. La Bosnie, l'élection de Nelson Mandela, la mort d'Ayrton Senna, l'affaire Tanya Harding, ont eu le haut du pavé. À partir de la mi-juin, rien ne battait O.J. Simpson et son Bronco.

Quant aux trois accusés condamnés en décembre, ils ont tous reçu des peines de prison à perpétuité. Celle de Barayagwiza a toutefois été réduite à 35 ans de prison, dont il lui reste 27 ans à purger, à cause d'atteinte à ses droits.

Les journalistes qui ont pris partie contre le génocide sont pour leur part décimés. De la centaine de journalistes reconnus au Rwanda avant avril 1994, 49 ont été tués. Ceux qui restent et qui n'étaient pas au service des médias génocidaires tentent de reprendre le collier tant bien que mal. «Ce sont des journalistes traumatisés et il y a la hantise de retomber dans les travers du passé», note Thomas Kamilindi, maintenant pigiste pour la BBC.

À voir en vidéo