Le débat sur l'écriture inclusive fait aussi rage au Québec

L’Académie française s’oppose farouchement à l’écriture inclusive, la qualifiant de «péril mortel» pour la langue de Molière.
Photo: Olivier Zuida Le Devoir L’Académie française s’oppose farouchement à l’écriture inclusive, la qualifiant de «péril mortel» pour la langue de Molière.

Écrivain·e·s, politicien·ne·s et professeur·e·s français·es confrontent leurs opinions sur l’écriture inclusive à coups de pétitions et de lettres ouvertes depuis plusieurs semaines. Au Québec, ce débat déjà vieux d’une quarantaine d’années polarise toujours les experts.

La question est lancée : et si la lutte pour une égalité entre hommes et femmes passait par une modification de l’orthographe et de la grammaire françaises ? C’est en tout cas l’avis de 314 professeurs en France, qui ont décidé de tirer un trait sur l’enseignement de la règle d’accord « le masculin l’emporte sur le féminin ». Leur pétition, lancée le 7 novembre dernier, comptait plus de 27 000 signatures une semaine plus tard.

Mais c’est un manuel scolaire destiné aux élèves du primaire qui a mis le feu aux poudres en septembre dernier. L’ouvrage, publié par les éditions Hatier, est le premier au pays à opter pour l’écriture inclusive, qui consiste à mettre sur un pied d’égalité les genres féminin et masculin.

Fonctions et titres y sont féminisés ; les deux genres des noms sont exprimés grâce à l’utilisation du point médian. Au pluriel, le masculin ne l’emporte plus sur le féminin — on lui préfère l’accord de proximité —, et des adjectifs universels se substituent aux mots « homme » ou « femme ». Par exemple, « les droits de l’Homme » deviennent « les droits de la personne ».

J’ai l’impression qu’on me ramène en arrière, on avait essayé ces formes avant de les abandonner

 

L’expérience québécoise

Ces règles ont été adoptées par l’Office québécois de la langue française il y a des dizaines d’années déjà.

« Les discussions qui se tiennent présentement en France, on les a eues au Québec dans les années 1980, lance, amusée, la linguiste Hélène Dumais, auteure du guide Pour un genre à part entière pour le ministère de l’Éducation du Québec. C’est une avancée, au moins [les Français] se questionnent, mais ça montre à quel point le Québec a été à l’avant-garde. »

Elle note toutefois, même parmi les partisans d’une écriture plus égalitaire en France, une certaine frilosité à réellement intégrer les femmes dans la forme même du langage.

« “E” majuscule, barre oblique, point médian, parenthèse : les formes tronquées, je ne trouve pas ça satisfaisant comme façon de faire. J’ai l’impression qu’on me ramène en arrière. On avait essayé ces formes avant de les abandonner », explique Mme Dumais, qui priorise dans sa pratique l’utilisation de formes féminines complètes.

Au lieu d’écrire « les chercheurs-euses », elle préférera « les chercheurs et chercheuses ». C’est ce qu’on appelle l’écriture épicène, qui alterne la nomination du masculin et féminin avec l’utilisation de termes plus génériques non genrés, pour éviter les répétitions.

Ajouter un suffixe féminin à la fin du nom masculin ne présente les femmes qu’à moitié, « comme si elles étaient accessoires. Ce qu’on met entre parenthèses est toujours moins important », regrette-t-elle.

La langue, un vecteur d’inégalités ?

« Un genre ne domine pas l’autre, ni dans la langue ni dans les autres sphères de la vie », renchérit Lori Saint-Martin, professeure au Département d’études littéraires à l’Université du Québec à Montréal.

Elle estime que la langue française traditionnelle est le reflet d’une société sexiste, son écriture exprimant sans subtilité la domination masculine.

Et adopter des règles d’orthographe et de grammaire qui considèrent que la femme est bien l’égale de l’homme contribue à lutter contre les inégalités des sexes au sein de la société, selon elle.

« La langue influence les mentalités. Les mentalités influencent les actions. Si on a entendu depuis l’enfance que le masculin l’emporte sur le féminin, à une réunion professionnelle, on ne sera pas choqué de voir la même chose au moment de prendre la parole », donne-t-elle pour exemple.

De son côté, l’auteur belge installé au Québec depuis 2011 Raphaël Fiévez conçoit le schéma inverse, considérant que la langue est plutôt « l’expression d’une mentalité déjà existante ».

« J’ai du mal à croire que changer nos mots va vraiment changer les mentalités, estime M. Fiévez. Il y a des choses beaucoup plus importantes et prioritaires que l’écriture. On change les choses par l’éducation, l’ouverture d’esprit, l’égalité salariale au travail avec des mesures concrètes du gouvernement et des entreprises. »

Une opinion partagée par le chroniqueur Mathieu Bock-Côté.« Qu’on s’intéresse aux conditions de travail des femmes ou à l’hypersexualisation des codes publicitaires. Il me semble que l’égalité passe d’abord par des combats comme ceux-là. »

Sans critiquer l’emploi d’une féminisation des titres et fonctions, il craint que les formes « hachurées » ne compliquent l’apprentissage de la lecture et de l’écriture des élèves « qui ont déjà assez de difficulté à maîtriser la langue avec sa complexité propre ».

L’Académie française

C’est aussi l’argument avancé par l’Académie française, qui s’oppose farouchement à l’écriture inclusive, la qualifiant de « péril mortel » pour la langue de Molière.

Bien qu’il trouve cette formule « excessive et maladroite », Mathieu Bock-Côté se porte à la défense de l’institution.

« L’Académie a le courage de s’opposer à une tendance idéologique qui semble inarrêtable, dans la mesure où ceux qui s’y opposent sont étiquetés comme réactionnaires et décrétés infréquentables. Peut-on s’opposer à l’écriture inclusive sans passer pour un ennemi de l’émancipation féminine et de l’égalité entre les sexes ? »

De son côté, Lori Saint-Martin rappelle que c’est l’Académie qui a justement tranché pour la règle « le masculin l’emporte sur le féminin » lors de sa création, au XVIIe siècle. La langue française était avant ça plus libre, les règles plus souples, l’accord de proximité était même appliqué.

Invoquer la tradition, comme le font les Immortels, frôle la mauvaise foi, selon elle. « La langue française vit, bouge, évolue. On ajoute de nouveaux mots dans le dictionnaire chaque année. Les inventions technologiques colorent la langue. Pourquoi la féminisation et l’écriture inclusive ne pourraient-elles pas aussi changer notre langue ? »

15 commentaires
  • Denis Paquette - Abonné 16 novembre 2017 02 h 01

    Ho! là, là, quelle question

    faut-il croire a des choses, impossibles, ne sommes nous pas déterminés par nos gênes et non l'inverse, ma conviction est que ce n'est pas parce que certains individus ont les gênes ambigus, que nous pouvons changer le monde

  • Jacques-André Lambert - Abonné 16 novembre 2017 03 h 37

    Rosus, rosum, rosi.

    L'aisance dans la communication est tyrannique mais jamais doctrinaire.

    Par quel détour de l’esprit, le mot « auto », d’abord masculin, est-il devenu féminin?

    Wiki me dit : « De voiture automobile, par ellipse, ce qui explique le genre et la synonymie avec voiture ».

    Un phonéticien dira que c’est à cause de l’élision, de la voyelle initiale.
    - Pourtant, nos petits sont vite ramenés sur terre avec leur « belle navion ».

    Un sociologue expliquera que l’engin d’ordre mécanique avec ses chevaux vapeurs a été investi par les publicitaires de valeurs morales, familiales et, éventuellement, esthétiques.

    Sauf qu’en anglais « a car » n’est pas une « caress » mais « a car ».

    Aucune académie n’a imposé le masculin à « shopping, babysitting, parking ou marketing ».
    Comme quoi les genres neutre et masculin font bon ménage.

    Ce sont les sonorités féminines qui caractérisent les langues latines, il me semble. À la bouche. À l’oreille. - Ah! les consonnes muettes...

    Mais sur papier, dans les instituts, dans les universités, rien n’empêche d’innover.

    Une académie chasse l’autre. C’est la règle, disait Bourdieu.

    Tandis qu’en bas, c’est « Bonjour! Hi! »

    • Jacques Tremblay - Abonné 16 novembre 2017 11 h 50

      «Mon épouse» ou «ma népouse»?
      «La/le gros.se orteil(le)»? «La norteil? «le zorteil»?

      Tout ça au moment où l'accord du participe passé employé avec l'auxiliaire «avoir» semble être en voie de disparition, ici comme en France. On entend, même à Radio-Canada, des annonceurs(seuses) construire des locutions comme :«Les flammes qu'on a difficilement éteint(s?)». Peut-être le «e» qui manque est-il muet?

      J'ai hâte de lire Montaigne traduit en «inclusif».

  • Yv Bonnier Viger - Abonné 16 novembre 2017 06 h 16

    Le féminin à titre épicène

    Toutes les théories de la connaissances conviennent qu'il y a une relation réciproque entre le fond et la forme. Il est faux de dire que la langue n'influence pas la pensée même si il semble évident que la pensée influence la langue. La langue reste le principal véhicule de nos cultures, donc de nos valeurs. La façon dont nous parlons et écrivons n'est pas seulement un révélateur de ces valeurs mais contribue aussi à les forger.
    L'idée de mentionner qu'un texte utilise le masculin ou le féminin à titre épicène n'est donc pas neutre. Si nous écrivions nos texte autant au féminin qu'au masculin à titre épicène, nous contiburions à consolider cette valeur de l'égalité des genres dans notre société. Cette façon de faire respecte la qualité et la beauté de la langue française tout en contribuant à consolider notre volonté de considérer toutes les personnes, quelque soit leur genre, sur le mêm pied.

    Bonne journée !

    Yv

  • Christine Hernandez - Abonnée 16 novembre 2017 07 h 03

    Féminécriture


    « Notre langue au féminin : le plaisir croît avec l’usage ! » est un titre d’atelier bien sage. Permettez-moi d’oser suggérer aux animatrices, les excellentes Marie Céline Domingue et Élisabeth Germain du Collectif Léa-Roback de Québec, de le renommer : Féminécriture, la grammaire rebelle et créative.
    Remplacer plaisir par grammaire n’est pas nécessairement vendeur, je vous le concède. Bien qu’on puisse s’attendre à un contenu d’atelier très linguistique, on assiste plutôt à une démonstration politique percutante et passionnée.

    
En fait, cet atelier nous parle avant tout de position, d’attitude contestataire de l’orthodoxie, de stratégie linguistique pour prendre et affirmer la place des femmes. En cela, la grammaire devient une arme révolutionnaire, un instrument de réveil des consciences, voire de contamination des esprits, un outil de changement dont on peut moduler les effets selon l’auditoire auquel on s’adresse.

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D’entrée de jeu, Marie Céline, littéralement costumée en mousquetaire de la langue française, incarne Claude Favre de Vaugelas considéré comme un fin grammairien du bon roi Louis XIV. Elle nous campe une scène de théâtre et nous assène une déclaration horripilante pour toute féministe présente dans la salle mais qui ne semble pas avoir suffisamment soulevé l’ire féminine de l’époque. « Le genre masculin étant plus noble, il doit prédominer (…) ». La règle de grammaire apprise dès l'enfance sur les bancs de l'école « Le masculin l'emporte sur le féminin. » s’appuie sur cette représentation du monde et introduit une réforme sexiste de la langue. En 1676, le père Bouhours, l'un des grammairiens qui a œuvré à ce que cette règle devienne exclusive de toute autre, la justifiait ainsi : « lorsque les deux genres se rencontrent, il faut que le plus noble l'emporte. »

    
Quelque 400 ans plus tard, un mouvement de rébellion grammaticale sous l’impulsion du mouvement féministe cherche désormais à inventer une langue plus juste, moins discrimi

  • Jean Lacoursière - Abonné 16 novembre 2017 07 h 55

    Mes questionnements

    Comment devrait-on lire ceci à voix-haute: "Écrivain.e.s, politicien.e.s et professeur.e.s français.es confrontent leurs opinions sur l’écriture inclusive... ."

    Une personne ne disant pas "Écrivains et écrivaines..." à voix haute passera-t-elle pour sexiste?

    Tiens, je viens de m'apercevoir que le mot personne est féminin.

    Les sociétés anglosaxonnes sont-elles moins sexistes parce que les mots writer, politician et professor incluent les hommes et les femmes?

    L'argument voulant que la règle du masculin stimule les comportements sexistes est-il démontré scientifiquement?

    • Jean-Pierre Martel - Abonné 16 novembre 2017 10 h 40

      Jean Lacoursière écrit : « L'argument voulant que la règle du masculin stimule les comportements sexistes est-il démontré scientifiquement?»

      Il n’est pas nécessaire d’en faire la preuve. Tout le monde sait qu’il suffirait de bannir le mot ‘race’ pour faire disparaître le racisme.

      C’est tellement évident…