La fausse bonne nouvelle?

Hélène Roulot-Ganzmann Collaboration spéciale
Photo: iStock

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Avec un taux de chômage en deçà de 6 % depuis plus d’un an, le Québec est en situation de plein-emploi. Bonne nouvelle, serait-on tenté de dire… sauf que tout le monde n’est pas d’accord avec cela, notamment parmi les patrons, qui affirment avoir de la difficulté à recruter. La province serait-elle en situation de pénurie d’emplois de nature à mettre en péril sa vigueur économique ?

« Les difficultés sont réelles, et tout le monde est sur le pied de guerre, affirme Joëlle Noreau, économiste principale au Mouvement Desjardins, dans une étude économique publiée au début du mois. Pénurie, resserrement, difficultés de recrutement, voilà autant de vocables pour qualifier les problèmes qu’éprouvent les employeurs à pourvoir leurs postes au Québec. »

Elle ajoute que, tous les jours, les médias rapportent les ennuis que vivent certains entrepreneurs pour rester en affaires ou pour prendre de l’expansion. La situation est de plus en plus tendue sur le marché du travail, analyse-t-elle, et rien n’indique qu’elle s’assouplira dans un avenir rapproché s’il faut se fier aux projections démographiques.

Mme Noreau nous renvoie aux chiffres de l’Institut de la statistique du Québec (ISQ). Celui-ci ausculte en effet le renouvellement du bassin de main-d’oeuvre au moyen de « l’indice de remplacement ». Il s’agit d’un ratio qui compare le nombre de personnes de 20 à 29 ans avec celui des 55 à 64 ans, le tout multiplié par 100. Un peu comme si on comparait les départs et les arrivées sur le marché du travail. Lorsque l’indice est supérieur à 100, il y a davantage de gens qui sont en âge d’accéder au marché du travail que de gens qui s’apprêtent à le quitter. Inversement, quand l’indice est en deçà de 100. On s’expose alors à un manque de relève.

« Entre 2006 et 2016, l’indice pour l’ensemble du Québec est passé de 109,1 % à 89,7 %, constate Mme Noreau. Aujourd’hui, seules deux régions québécoises sur dix-sept comptent un taux de remplacement de plus de 100 : le Nord-du-Québec et la région administrative de Montréal. Il n’est donc pas étonnant d’entendre parler de difficultés de recrutement dans tous les coins du Québec. »

Faire preuve de créativité

Peut-on parler de mauvaise nouvelle pour l’économie québécoise pour autant ? Ce n’est pas le sentiment de Benoit Dostie. Le professeur à HEC, par ailleurs directeur du Centre interuniversitaire québécois de statistiques sociales (CIQSS), croit plutôt que les patrons ont bien vite fait de se plaindre, et que la situation devrait plutôt les pousser à être créatifs en matière de recrutement.

« Ils vont devoir viser des clientèles non traditionnelles, précise-t-il. Les jeunes mères qui veulent retourner sur le marché du travail, les retraités, qui avec un aménagement des conditions de travail, ne seraient pas forcément contre le fait de rester actifs quelques années de plus. Et bien sûr les migrants. »

Ce qui amène forcément à la reconnaissance des diplômes étrangers. Québec a annoncé le mois dernier la mise en place d’un guichet unique, regroupant sous une même adresse toute l’information nécessaire pour assister les nouveaux arrivants souhaitant exercer un métier chapeauté par l’un des quarante-six ordres professionnels de la province. Mais cela ne représente qu’une faible proportion des immigrants. Les autres doivent passer par l’évaluation comparative des études effectuées hors Québec, soit un avis d’expert délivré par le ministère de l’Immigration, de la Diversité et de l’Inclusion. Ou allez frapper directement à la porte des employeurs, au risque de voir son CV mis au ban, faute de références locales.

« Au-delà de cela, je crois qu’il faut se méfier des employeurs qui affirment qu’ils ont des problèmes à recruter, poursuit M. Dostie. Peut-être ne sont-ils tout simplement pas prêts à payer un salaire décent. »

Le professeur fait remarquer que le plein emploi serait une mauvaise nouvelle si la qualité des emplois n’était pas au rendez-vous. S’il s’agissait d’emplois précaires, à temps partiel et peu rémunérateurs. Mais il note que les derniers chiffres de l’Enquête sur la population active, réalisée chaque mois par Statistique Canada, montrent plutôt le contraire.

« Les employeurs veulent-ils vraiment recruter ? Qu’ils offrent de bonnes conditions de travail ! lance-t-il. Des horaires flexibles, le télétravail, des salaires élevés ou encore de bons avantages sociaux. »

Intelligence artificielle et formation

Benoit Dostie ne nie pas pour autant que le taux de remplacement de la main-d’oeuvre demeurera négatif à l’avenir. Mais il croit qu’il y a tout à fait matière à s’adapter à la situation. Grâce à l’automatisation des tâches, à la robotisation et à l’intelligence artificielle, notamment.

« Cette rareté de la main-d’oeuvre va peut-être enfin inciter les entreprises à investir dans les technologies, note-t-il. Dans la formation également. Si la personne qu’un patron reçoit en entrevue n’a pas exactement les compétences pour le poste, qu’est-ce qui l’empêche de la former ? »

Une analyse que partage Joëlle Noreau. Une formation en entreprise plus complète permettrait aux employés d’être plus polyvalents et d’anticiper les problèmes, affirme-t-elle. « Une plus grande flexibilité dans les tâches ouvrirait la possibilité à des employés plus âgés d’occuper un emploi plus longtemps, poursuit l’économiste. Elle aurait l’avantage d’éviter la monotonie et de garder la motivation des travailleurs en place. Plusieurs analystes et chercheurs plaident pour une amélioration des conditions de travail qui vont de la rémunération à la flexibilité dans les horaires en passant par les avantages liés à l’emploi et l’aménagement des lieux de travail et des aires de repos. »

L’économiste du Mouvement Desjardins croit également que l’on peut difficilement se projeter dans l’avenir en ne tenant compte que de la situation actuelle. Et de conclure que la tension qui règne sur le marché du travail actuellement pourrait très bien être atténuée, notamment par des revers économiques.

1 commentaire
  • Marguerite Paradis - Abonnée 18 novembre 2017 08 h 10

    SYNDICALISME?

    Excusez, mais je ne comprends pas que le Devoir commence un Cahier sur le «Syndicalisme» par « Le plein emploi. La fausse bonne nouvelle ».

    Je sais qu'il ne reste plus grand chose de bien « vibrant » du côté du Syndicat, justement vous auriez pu commencer par l'électrochoc avant l'aide à mourir ;)
    Et, surtout, qu'on arrête de dire que c'est à cause des membres. C'est dire que les membres ont les représentantEs qu'ils méritent, on garde une grosse gêne s.v.p.

    M.P.