Après une tragédie, le tatouage comme thérapie

<p>Les attentats du 13 novembre 2015 ont fait 130 morts et plus de 350 blessés.</p>
Photo: Philippe Lopez Agence France-Presse

Les attentats du 13 novembre 2015 ont fait 130 morts et plus de 350 blessés.

Après avoir été « ensevelie » dans la fosse de la salle de concerts du Bataclan, Laura avait « l’impression de se balader avec des corps sur les épaules en permanence ». Elle a décidé de « l’inscrire » sur sa peau.

 

Comme elle, des dizaines de victimes des attentats du 13 novembre 2015 à Paris se sont fait tatouer pour se souvenir, porter le deuil, réapprendre à vivre.

 

À 32 ans, Laura Levêque a « récupéré [son] corps et transformé l’horreur en beau », deux ans après les attaques djihadistes contre des restaurants et une salle de concerts qui ont ensanglanté la capitale française. Le bilan : 130 morts et plus de 350 blessés.

 

« J’ai mariné dans le sang. Recouverte de chair. J’ai été imprégnée des victimes », raconte Laura. Elle qui se sent parfois « dans les limbes » arbore un énorme corbeau sur l’épaule, une éclipse, un serpent qui se mord « pour le cycle de la vie et de la mort », et « des fleurs qui poussent sur les champs de combat ».

 

Après la tuerie dont elle a réchappé, Nahomy Beuchet, 19 ans, a elle fait dessiner le Bataclan à l’intérieur de son bras, la date du 13/11/15 et « peace, love et death metal » (titre d’un album du groupe qui jouait ce soir-là, les Eagles of Death Metal).

 

« Il est mon pansement, ma force, ma piqûre de rappel », résume quant à elle Manon Hautecoeur en évoquant le lion et la devise latine de Paris « Fluctuat nec mergitur » (« il est battu par les flots mais ne sombre pas ») gravés à l’intérieur de son bras.

 

« Quand on a été blessé “ que ” psychologiquement, on a l’impression de ne pas être une victime parce qu’on ne porte pas sur nous les traces de notre présence ce soir-là. C’est ma cicatrice », explique la jeune femme qui se trouvait près du restaurant Le petit Cambdoge lors de l’attaque.

 

Un sentiment partagé par David Fritz Goeppinger, 25 ans, ex-otage du Bataclan sur le bras duquel on lit en chiffres romains la date du 13 novembre : « Je n’avais pas de blessure, il fallait quelque chose ».

 

Faire peau neuve

 

« C’est ancré et encré » : Alexandra, blessée au bar le Carillon, a insisté, après s’être fait extraire une balle du coude, pour tatouer « près de sa cicatrice » « Fluctuat nec mergitur ».

 

« Le tatouage est une manière de faire peau neuve, une métamorphose », rappelle David le Breton, sociologue du tatouage. Il permet de « se réapproprier la tragédie, de rester fidèle aux personnes disparues, à l’émotion du moment, d’avoir traversé la mort en restant indemne ».

 

Un phénix a vu le jour sur le bras de Stéphanie Zarev, 44 ans, là où elle a été effleurée par un éclat de balle. Un « besoin de marquer dans la chair » que « malgré l’horreur de ce soir-là, il y a encore des belles choses à vivre ».

 

Sophie, qui a été touchée de deux balles à la jambe, a fait recouvrir sa cuisse d’une immense « catrina » (femme maquillée avec une tête de mort, dans la tradition mexicaine) ; elle a aussi fait tatouer un tournesol sur son pied immobilisé. « Je ne voulais pas sublimer ma cicatrice, j’ai illuminé ma jambe », sourit la jeune femme de 33 ans.

 

Il y a aussi ceux qui portent sur eux le deuil de ceux qui sont partis, comme Florence Ancellin dont la fille de 24 ans, Caroline, a été tuée au Bataclan. Sur sa cheville, elle a tracé une carotte, son surnom.

 

Les trois fils de 15 à 29 ans de Maryline Le Guen étaient au concert du Bataclan. Son aîné, Renaud, n’a pas survécu. Un mois après sa mort, sans mot dire, la maman a inscrit une arabesque avec son nom « pour l’avoir avec moi tout le temps ».

 

Quant à Fanny Proville qui a perdu son compagnon au Bataclan, elle a dans son dos « Sometimes you need to let things go » pour « matérialiser » : « Je sais que c’est là. Comme Olivier, je sais qu’il est là, même s’il ne l’est plus ».