Des organismes partenaires claquent la porte de la consultation sur le racisme

Sur les 31 organisations contactées, 20 ont répondu au «Devoir». Trois se retirent, cinq envisagent de le faire et douze ont décidé de continuer, non sans exprimer plusieurs réserves.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Sur les 31 organisations contactées, 20 ont répondu au «Devoir». Trois se retirent, cinq envisagent de le faire et douze ont décidé de continuer, non sans exprimer plusieurs réserves.

Coup dur pour le forum qui remplace la consultation sur le racisme systémique : plusieurs des 31 groupes communautaires devant mener des consultations locales dans diverses régions du Québec ont décidé de se retirer du processus ou envisagent de le faire, a appris Le Devoir. Ces organisations à but non lucratif dénoncent le changement de cap de la consultation, devenue un forum sur la valorisation de la diversité et l’emploi.

« Le fait d’avoir enlevé les mots “racisme systémique”, pour moi, ça ne marche pas », a déclaré Jérôme Pruneau, directeur général de Diversité artistique Montréal (DAM), qui claque la porte de la consultation. Il demandera même le remboursement des frais encourus jusqu’ici. « Plus dérangeant encore, on va s’intéresser uniquement à la question de l’emploi, alors qu’on sait très bien que vivre en société aujourd’hui, c’est bien plus large que la question économique. »

Selon lui, le fait que le ministère de l’Immigration, de la Diversité et de l’Inclusion (MIDI) ait repris les rênes du dossier, après avoir écarté la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse (CDPDJ), pose un problème éthique. « Il n’y a plus d’indépendance, ça ne marche pas. On ne peut pas être juge et partie d’une consultation aussi importante ! »

Le Centre communautaire des femmes sud-asiatiques se retire exactement pour les mêmes raisons. Quant au Centre consultatif des relations juives et israéliennes (CIJA), il ne participera pas non plus à la nouvelle mouture de la consultation, mais c’est plutôt parce qu’il ne se sent pas concerné par les problèmes d’intégration à l’emploi. « On trouve que c’est un mandat tout à fait légitime, mais on s’en retire, car on ne peut pas dire que notre communauté est affectée par ces défis-là. »

Rappelons qu’à l’origine, les 31 organismes mandatés par le MIDI devaient mener « des séances de consultation durant les mois de septembre et d’octobre, pour recueillir des témoignages de personnes qui ont vécu de la discrimination ou du racisme, ou qui souhaitent proposer des pistes de solution », selon le communiqué de la CDPDJ. Même si aucune entente n’a été signée jusqu’ici, rien n’a changé, assure le MIDI. Ces jours-ci, il envoie aux différents organismes une lettre leur enjoignant de « poursuivre comme prévu », mais ne fait toutefois pas mention des nouveaux thèmes dévoilés par le nouveau ministre David Heurtel. L’échéancier, lui, change, car les rapports devront être rendus pour le 15 décembre, moment auquel le ministre souhaite tenir son forum.

Huit retraits possibles

Sur les 31 organisations contactées, près des deux tiers (20) ont répondu au Devoir. Au total, trois se retirent, cinq envisagent de le faire, mais doivent faire approuver la décision par leur conseil d’administration, et douze ont décidé de continuer, non sans exprimer plusieurs réserves. « Cette démarche-là est très politique, partisane et très préélectorale. On est conscient de ça, il ne faut pas être naïf. Le gouvernement a cédé sous diverses pressions et critiques, car au Québec, on ne veut pas discuter de racisme et de discrimination », se désole Jérôme Di Giovanni, directeur général de l’Alliance des communautés culturelles pour l’égalité dans la santé et les services sociaux (ACCESSS). Son organisation ne se retire pas du processus — « sinon on perd le contrôle du dossier et le gouvernement gagne » — et recueillera quand même des témoignages sur le racisme et la discrimination systémiques qu’elle enverra au MIDI et à la CDPDJ.

À Mascouche, le Centre communautaire Essalam envisage sérieusement de quitter la barque, mais doit consulter ses partenaires. Si ce n’était que de la porte-parole, Inès Cherbib, ce serait déjà fait. « Personnellement, je trouve ça complètement aberrant. C’est un manque de respect total envers les participants », dit-elle, joignant sa voix personnelle à ceux qui dénoncent le changement de cap de la consultation. Son organisme songe à plutôt collaborer avec la CDPDJ. « C’est l’une des options qu’on est en train d’étudier. Mon objectif est de dénoncer le racisme systémique vécu par ma communauté, sur mon territoire. […] On dirait qu’on essaie de nous bâillonner. »

Continuer : oui, mais...

Après hésitation, le Conseil québécois LGBT a décidé de continuer, mais n’abandonnera pas l’aspect « racisme systémique » de son mandat. « [L’emploi et la francisation] c’est important aussi, mais ce n’est pas le vécu de certaines personnes qu’on représente », a dit la porte-parole Marie-Pierre Boisvert.

Plusieurs organismes ont décidé de continuer parce qu’ils ont déjà entamé leurs consultations. C’est le cas du Forum 2020 à Saint-Hyacinthe. « On avait notre calendrier et notre expert embauché, alors on continue, c’est sûr », a affirmé Ana Luisa Iturriaga, la directrice générale. « Mais si les gens veulent nous rencontrer individuellement pour parler de discrimination et de racisme, je vais acheminer leurs témoignages à la Commission des droits de la personne. »

Le Centre d’aide aux familles latino-américaines (CAFLA) continuera, mais à sa façon. « Le gouvernement a changé son idée, mais nous, on va faire exactement la même consultation qu’on devait faire », a assuré la directrice générale, Cecilia Escamilla.

Ceux qui restent

Certains organismes applaudissent l’idée de recentrer le dialogue sur les défis de l’intégration sur le marché du travail, sujet fétiche du ministre Heurtel. C’est le cas de la Ligue des Noirs, qui souhaite aborder ces questions, et du Regroupement interculturel de Drummondville, qui avait même axé ses consultations sur les thèmes de l’emploi et de la diversité. Le Tremplin de Lévis a confirmé qu’il sera de la partie, de même que le Centre lavallois pour l’intégration et la cohésion sociale (CLICS), qui juge qu’il n’est pas « judicieux d’engager un bras de fer avec le gouvernement », a souligné son directeur général, Léro Tchassao.

Le Forum musulman canadien devait prendre une décision mercredi soir, mais déjà, certains de ses partenaires, avec qui il forme une coalition, se sont retirés. L’Association des musulmans et des Arabes pour la laïcité au Québec (AMAL-Québec) est l’un d’eux. « Nous ne pensons pas que participer à l’exercice proposé par M. Heurtel est à la hauteur des enjeux que nous vivons dans nos communautés. Au contraire, le fait qu’il refuse de prononcer les mots “racisme” ou “islamophobie” durant une conférence de presse de 15 minutes est en soi une manifestation du racisme institutionnel », a indiqué Haroun Bouazzi, co-porte-parole de cet organisme et l’un des premiers à réclamer une commission sur le racisme systémique.

Malgré des opinions divergentes, les organismes interrogés ont par ailleurs tous déploré le peu de temps qu’ils avaient pour soumettre leur rapport final. « C’est tout simplement impensable comme délai », a dénoncé M. Pruneau de DAM. « Quand on voit tout le temps qu’on a mis à la commission Charbonneau […] nous demander de tout boucler en deux mois et demi, c’est irrespectueux. »

Appelé à commenter les désistements des organismes, l’attaché de presse du ministre Heurtel a répondu qu’un seul groupe l’avait informé de son départ.

10 commentaires
  • Jean Lacoursière - Abonné 26 octobre 2017 06 h 51

    L'épiderme sensible

    Le Devoir cite monsieur Haroun Bouazzi, de l’Association des musulmans et des Arabes pour la laïcité au Québec (AMAL-Québec):

    "Le fait que [le ministre David Heurtel] refuse de prononcer les mots “racisme” ou “islamophobie” durant une conférence de presse de 15 minutes est en soi une manifestation du racisme institutionnel."

    Monsieur Bouazzi a le droit de se sentir comme il veut, mais n'exagère-t-il pas ici un brin dans son analyse?

    • Jacques Labonté - Abonné 26 octobre 2017 09 h 49

      Monsieur Bouazzi ne nous fait pas ici part de ses états d'âme, Monsieur Lacoursière, mais de la déception de son association. Et plus est, il a parfaitement raison de pointer du doigt ce bel exemple de racisme institutionnel de la part du ministre. C'est exactement ce que nous avons besoin de faire en ce moment : débusquer le racisme systémique partout où il se trouve.

    • Carmen Labelle - Abonnée 26 octobre 2017 11 h 06

      M. Bouazzi a tendance invoquer le racisme pour dénigrer la critiquer et les refus d'accomodements déraisonnables. Lors du rejet par référendum de l'établisement d'une mosquée( plutôt de la légalisation d'une mosquée établie sans permis) dans l'arrondssemnt Ahunstic sur une rue commerciale, M.Bouazzi a crié au racisme, alors que le moitf était la vocation commerciale de cette rue. L'établissement d'une église avait été elle aussi refusée pour cette même raison.

    • Nadia Alexan - Abonnée 26 octobre 2017 15 h 59

      À monsieur Bouazzi: Il faudrait arrêter de céder au chantage des intégristes. Il faudrait d'abord essayer de s'intégrer à la société d'accueil avant de crier au racisme. Le port de la burqa n'aide pas à l'intégration.

  • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 26 octobre 2017 07 h 02

    Bref !

    « Ces organisations à but non lucratif dénoncent le changement de cap de la consultation, devenue un forum sur la valorisation de la diversité et l’emploi. » (Lisa-Marie Gervais, Le Devoir)

    En effet, de ce « changement de cap », notre organisation (A), via le Comité Promotion-Vigilance, qui, sans être invitée, devait, sous la bénédiction de la CDPDJ, acheminer une réflexion-mémoire sur la discrimination systémique, notamment en « déficience intellectuelle » ; une réflexion susceptible de saisir une « typologie thématique », de compétence a-politique, capable de suggérer quelques Souhaits de réussite en rapport avec un « vivre-ensemble » respectueux des différences au sein de la Société, de la Communauté ambiante !

    De plus, de la récente correspondance de la CDPDJ nous informant le transfert du dossier au MIDI, et depuis ce changement de cap, notre organisation lui a répondu que, malgré ses travaux en cours, elle hésitait à poursuivre sa réflexion.

    Bref ! - 26 oct 2017 –

    A : MPD’A Dr’ville.

  • Anne Arseneau - Abonné 26 octobre 2017 09 h 10

    « car au Québec, on ne veut pas discuter de racisme et de discrimination », se désole Jérôme Di Giovanni, directeur général de l’Alliance des communautés culturelles pour l’égalité dans la santé et les services sociaux (ACCESSS). »

    Au Québec, il y a eu une consultation publique sur le racisme et de discrimination en 2006 qui a mené à une politique et un plan d'action sur le racisme et la discrimination en 2008. Voilà ce qu'écrivait la ministre de l'Immigration et des Communautés culturelles en 2006, Lise Thériault, dans son mot de la ministre dans le document « Vers une politique gouvernementale de lutte contre le racisme et la discrimination » :

    « La consultation publique qui aura lieu à l’automne prochain sera l’occasion de réaffirmer cet engagement. Elle permettra de susciter la réflexion sur les principaux problèmes liés au racisme et à la discrimination ainsi que sur les solutions
    susceptibles de les prévenir. De cet exercice se dégageront les grandes lignes de la politique gouvernementale de lutte contre le racisme et la discrimination, une lutte que nous voulons efficace et authentique. »

    Qu'en est-il des recommandations entendues lors de cette consultations ? Et qu'en est-il de ces « actions concrètes prises par le Ministère (et sa ministre de l'époque Yolande James), qui a déposé en 2008 une politique gouvernementale et un plan d'action ambitieux, La diversité : une valeur ajoutée, visant à valoriser la diversité, à mieux prévenir le racisme et la discrimination, à corriger les atteintes aux droits de la personne et à soutenir les victimes en vue de faire respecter leurs droits. » ?

    Qu'en est-il des recommandations entendues lors de cette consultation ? Et qu'en est-il de ces « actions concrètes prises par le Ministère (et sa ministre de l'époque Yolande James), qui a déposé en 2008 une politique gouvernementale et un plan d'action ambitieux, La diversité : une valeur ajoutée, visant à valoriser la diversité, à mieux prévenir le racisme et la discrimination, à corriger les atteintes aux droits de la personne et à soutenir les victimes en vue de faire respecter leurs droits. » ?

  • Anne Arseneau - Abonné 26 octobre 2017 09 h 10

    Le gros problème, depuis plus de 10 ans, semble être l'incapacité chronique des gouvernements libéraux à lutter efficacement contre le racisme et à la discrimination.

    Est-ce de l'incompétence ou un manque de volonté ?

    • Carmen Labelle - Abonnée 26 octobre 2017 11 h 07

      Au niveau de l'emploi il est clair que le PLQ ne veut pas froissee le milieu des affaires, son plus gros partenaire politique

  • Carmen Labelle - Abonnée 26 octobre 2017 11 h 57

    Ces comités qui avaient écrit la conclusion d'avance

    Les comités démisionnaires sont ouvertement anti-québécois, on l'a constaté dans leurs déclarations et leurs actions. Ils semblent plus intéressés à casser du sucre sur le dos des québécois qu'à trouver des mesures pour assurer aux minorités des emplois et une intégrtion réussie.