Allégations de nature sexuelle: des victimes invitées à tisser des liens entre elles

Un message Facebook, publié il y a trois jours, a invité à dénoncer des agressions, dans le but avoué de mettre les victimes en relation les unes avec les autres et d’unir leurs forces.
Photo: iStock Un message Facebook, publié il y a trois jours, a invité à dénoncer des agressions, dans le but avoué de mettre les victimes en relation les unes avec les autres et d’unir leurs forces.

Alors que les scandales sexuels ébranlent le milieu de l’industrie du spectacle québécoise, des comédiennes recueillent des témoignages et tentent de mettre en relation des victimes qui auraient un agresseur commun, dans le but de briser l’isolement et de faciliter d’éventuelles dénonciations.

Des adolescentes forcées de se dénuder pendant des auditions, des demandes de faveurs sexuelles en échange d’un rôle, des intoxications au GHB, de l’humiliation sexuelle, des paroles déplacées, du harcèlement, des agressions, des viols… En quelques jours à peine, la comédienne Félixe Ross affirme avoir recueilli des dizaines de témoignages venant de comédiennes, de productrices et d’autres femmes du milieu artistique québécois victimes de « gens hauts placés qui ont du pouvoir, qui ont de l’argent et qui ont des amis ».

C’est par un simple message Facebook, publié il y a trois jours, que tout a débuté. Une invitation à dénoncer des agressions, dans le but avoué de mettre les victimes en relation les unes avec les autres et d’unir leurs forces.

« Je me suis permis cette action citoyenne, raconte la comédienne, sauf que je ne m’attendais pas à une telle déferlante. Ça a été la folie. Je pensais qu’il y aurait trois ou quatre personnes qui m’écriraient, et là, je suis rendue à soixante-dix personnes dans mon milieu en deux jours et demi. »

Petites enquêtes

La comédienne Anne-Marie Dupras a entamé des démarches similaires de son côté après avoir reçu, de façon spontanée, des témoignages de plusieurs personnes du milieu. Craignant qu’elles ne soient pas crues si elles sortaient seules, elle leur a proposé de les aider à trouver d’autres victimes.

« Je leur ai dit que j’allais essayer d’aller voir si ce nom-là passe [sur les réseaux sociaux relativement à d’autres dénonciations], j’ai fait de petites enquêtes », affirme-t-elle.

Lorsqu’elle a appris que Félixe Ross essayait elle aussi de croiser des noms de victimes et d’agresseurs, elle lui a proposé de l’aider. « Le but, c’est de mettre tout ça en commun. Et plus on sera nombreuses à le faire, plus il y aura de victimes qui dénonceront une même personne. »

Leur but n’est pas de faire une liste noire des agresseurs, mais de permettre aux victimes de briser l’isolement. Certaines voudront peut-être juste parler et pleurer ensemble, d’autres pourront y trouver le courage de dénoncer leur agression, espèrent les comédiennes.

« Toute seule, on n’ose pas. Juste à voir la façon dont le système de justice marche, ça donne la chienne, affirme Anne-Marie Dupras. Il suffit qu’il y ait une ou deux autres personnes qui donnent le même nom pour qu’on tienne quelque chose de plus valide aux yeux de la justice et de la police. L’agresseur a pu faire quelque chose à un moindre degré avec une personne et aller vraiment plus loin avec une autre. C’est comme ça qu’on peut savoir. »

Pas question non plus d’avoir une base de données ou des listes officielles, précise Félixe Ross, qui se définit comme une sorte d’« agent de liaison ».

« Tout est officieux, comme si on se confiait à une amie qui vous met en relation avec une autre amie. La seule chose officielle dans tout ça, c’est que j’en parle et qu’on commence à avoir plein de monde qui veut faire le relais. »

Prudence

L’avocat Jean-Claude Hébert craint toutefois que cette initiative citoyenne se retourne contre les victimes elles-mêmes en cas de judiciarisation d’un dossier.

« Si un juge s’aperçoit que les plaignantes se sont parlé entre elles, il peut penser qu’elles se sont peut-être orientées les unes par rapport aux autres, il va se questionner à savoir si c’est spontané ou s’il y a eu une construction collective et s’interroger sur l’impact du mouvement de masse sur la crédibilité et la sincérité de la plaignante principale qu’il a devant lui. »

Selon lui, un avocat de la défense aurait aussi tout intérêt à vouloir obtenir ces informations et à envoyer une citation à comparaître pour avoir toute la documentation relative au cas de son client recueillie par une tierce personne. Même chose du côté des policiers, qui pourraient demander un mandat de perquisition pour avoir accès aux informations recueillies par les femmes elles-mêmes s’ils croient que ça peut servir leur enquête. « Je les inviterais à la plus grande prudence », conclut l’avocat.

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