Allégations de nature sexuelle: l’onde de choc ébranle le Québec

Les victimes avaient toutes entre 14 et 27 ans au moment des faits qu’elles reprochent à Gilbert Rozon, des allégations qui s’étendent sur trois décennies.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Les victimes avaient toutes entre 14 et 27 ans au moment des faits qu’elles reprochent à Gilbert Rozon, des allégations qui s’étendent sur trois décennies.

Les allégations d’agressions et de harcèlement sexuels jaillissent de toutes parts. La comédienne Patricia Tulasne affirme avoir été agressée sexuellement par Gilbert Rozon. L’animateur Gilles Parent a été retiré des ondes jusqu’à nouvel ordre, visé par des allégations d’attouchements non consentis et d’avances sexuelles. Éric Salvail suspend quant à lui sa carrière pour une durée indéterminée.

Pendant des années, elles s’étaient tues. En moins de 48 heures, l’onde de choc des dénonciations dans les médias a dégommé trois hommes, tous des personnalités publiques influentes. La publication dans Le Devoir du témoignage de neuf femmes qui affirment avoir subi des agressions ou du harcèlement sexuels de la part de Gilbert Rozon a notamment libéré la parole d’autres femmes.

« Je n’aurais jamais parlé si les neuf autres n’avaient rien dit. Je les ai trouvées courageuses de le faire. Je pensais que j’avais mis l’événement derrière moi, mais ça a réveillé beaucoup de choses », a affirmé Patricia Tulasne au téléphone.

Elle a subi ce qu’elle décrit comme une « relation imposée », après une soirée pour célébrer la dernière représentation de Un dîner de cons en 1994. Mme Tulasne tenait un rôle dans cette pièce produite par Gilbert Rozon.

« Je ne le connaissais pratiquement pas. À la fin de la soirée, il m’a offert de me raccompagner. Je n’ai pas pensé que je me mettais en danger, jusqu’à ce qu’on arrive chez moi », précise la femme.

Elle a alors prétexté qu’elle devait promener son chien. Il l’accompagne durant une longue promenade, durant laquelle Mme Tulasne espère qu’il décide de partir.

« De retour chez moi, j’ai dit “bonsoir”. Il a poussé la porte, il est entré, il m’a plaquée contre le mur et il a déboutonné ma robe. Je ne savais pas comment réagir. C’est mon employeur, je me dis qu’il a beaucoup de pouvoir. Je me suis dit : “Je vais le faire et ça va passer. Je vais m’en débarrasser” », relate-t-elle.

La succession de gestes décrite par Mme Tulasne est similaire à celle rapportée par d’autres femmes parmi les neuf dont les témoignages ont été révélés jeudi. Elles avaient entre 14 et 27 ans au moment des faits qu’elles reprochent à Gilbert Rozon, des allégations qui s’étendent sur trois décennies.

En 1998, Gilbert Rozon avait plaidé coupable d’avoir commis une agression sexuelle pour laquelle il a obtenu une absolution inconditionnelle l’année suivante. Son porte-parole a indiqué jeudi qu’il n’émettrait aucun commentaire sur les nouvelles allégations.

Répercussions immédiates

 

M. Rozon avait déjà annoncé mercredi soir qu’il quittait ses fonctions de président du Groupe Juste pour rire, de commissaire aux célébrations du 375e de Montréal ainsi que de vice-président de la Chambre de commerce du Montréal métropolitain.

Jeudi, les réactions de sa sphère professionnelle ont déferlé. Le réseau TVA a suspendu la diffusion du Gala Juste pour rire, une diffusion prévue jeudi soir. Radio-Canada confirme que Gilbert Rozon ne sera pas de l’équipe de son émission Dans l’oeil du dragon, si elle reprend l’antenne au printemps. La chaîne française M6 stoppe quant à elle la programmation de La France a un incroyable talent.

Loto-Québec, partenaire majeur du Festival Juste pour rire, a indiqué que sa commandite de l’événement était maintenue pour l’instant. « Il est important de rappeler qu’il faut faire attention de ne pas confondre la personne qui fait l’objet d’allégations et l’organisation », écrit sa porte-parole au Devoir.

Les vedettes visées s’effacent

Plusieurs des descriptions rapportées dans les médias mercredi et jeudi sur les trois hommes de l’industrie du spectacle entrent dans la définition du Code criminel d’agressions sexuelles de niveau 1 qui comprend tout contact physique de nature sexuelle posé sans le consentement de la personne, allant des attouchements à la relation sexuelle complète.

L’animateur Gilles Parent n’était pas non plus au micro de son rendez-vous quotidien au FM93 jeudi. Un article du Journal de Québec rapporte que plusieurs femmes ont subi des agissements à caractère sexuel, dont Catherine Desbiens, qui a porté plainte.

« Les événements décrits par Catherine Desbiens ont été portés à la connaissance de la station le 27 mai 2016 qui a immédiatement entrepris une enquête interne invitant la plaignante à exposer ses griefs », a affirmé Cogeco Média, propriétaire de la station, par voie de communiqué.

La compagnie indique que Gilles Parent avait alors « reconnu ses torts » et fait l’objet de mesures disciplinaires, sans détailler lesquelles.

Trois autres collègues de l’animateur ont aussi subi ses agissements, rapporte-t-on dans l’article. Une nouvelle enquête interne vient d’être déclenchée pour faire la lumière sur ces autres allégations.

L’animateur et producteur Éric Salvail fait aussi l’objet d’allégations qui vont du harcèlement aux agressions sexuelles par onze personnes, rapportées par La Presse + mercredi. En quelques heures, il a quitté ses émissions de radio et de télévision, ainsi que ses contrats publicitaires.

Jeudi, M. Salvail a annoncé qu’il suspend sa carrière pour une durée indéterminée en présentant ses excuses.

Réactions

 

Le premier ministre Justin Trudeau s’est dit « content de voir qu’il y a un début d’éveil qui se fait », sans commenter directement les cas qui agitent le Québec.

Hélène David, ministre responsable de la Condition féminine, a quant à elle salué ce « changement de culture », après avoir constaté qu’il se « passe quelque chose en ce moment ».

Le Service de police de la Ville de Montréal (SPVM) a lancé jeudi une ligne téléphonique temporaire spécialement destinée aux victimes qui souhaitent signaler une agression sexuelle. Un geste dans le but de « faciliter la dénonciation », par une méthode moins intimidante, a expliqué la commandante Marie-Claude Dandenault du SPVM.

Le SPVM n’était pas en mesure jeudi de chiffrer le nombre de nouvelles plaintes reçues depuis les derniers jours, mais s’attend à une recrudescence, à l’instar de la vague qui a suivi l’affaire Ghomeshi.

La comédienne Patricia Tulasne invite les hommes et les femmes à « se réveiller » : « Je trouve vraiment dommage qu’on en soit arrivés là, qu’on ne puisse pas travailler dans le respect. »

Elle incite à mettre fin au silence, « qui rend beaucoup de monde complice ». Silence qui a pesé sur elle aussi, lorsqu’elle a recroisé le producteur quelque temps après les événements : « La honte et la culpabilité, lui, il ne la ressentait pas. Pour lui, tout était normal. »

Avec Marco Bélair-Cirino, Éric Desrosiers, Jessica Nadeau et Marie-Michèle Sioui

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