Quel avenir pour l’empire Juste pour rire?

L’entreprise montréalaise a subi les contrecoups de la démission de son président, Gilbert Rozon, jeudi.
Photo: Michaël Monnier Le Devoir L’entreprise montréalaise a subi les contrecoups de la démission de son président, Gilbert Rozon, jeudi.

Bien plus gros que son célèbre festival et que ses galas, le Groupe Juste pour rire (JPR) a pris au fil des 35 dernières années une ampleur telle qu’il est devenu un joueur majeur, voire incontournable, de l’écosystème de la blague dans la province, et plus loin encore.

L’entreprise montréalaise a subi les contrecoups de la démission de son président, Gilbert Rozon, après les allégations d’agressions sexuelles le concernant. Déjà, jeudi, le Groupe Juste pour rire annonçait « la constitution imminente d’un conseil d’administration indépendant », présidé par la p.-d.g. actuelle, Guylaine Lalonde, et qui « jouirait d’une indépendance totale dans l’administration des affaires de l’entreprise ».

La haute direction est complétée par Bruce Hills, chef des opérations, et Lucie Rozon — la soeur de Gilbert Rozon — comme productrice exécutive. « Le Groupe Juste pour rire annonce son intention formelle de poursuivre tous ses projets en cours et futurs, tant au Québec qu’à l’international », a déclaré le Groupe par communiqué.

C’est que JPR travaille sur plusieurs plans à la fois. Selon François Brouard, professeur titulaire en comptabilité et fiscalité à l’Université Carleton, « en humour au Québec, il n’y a pas d’autres joueurs comparables ». Le chercheur travaille au Groupe de recherche sur l’industrie de l’humour. « Jusqu’à un certain point, tous les humoristes sont passés un moment donné à Juste pour rire. »

C’est un joueur qui a beaucoup d’influence, qui offre une tribune autant pour les vétérans que pour les nouveaux talents, avec le Zoofest entre autres. C’est un influenceur-clé dans la sphère de l’humour.

 

Convergence

Non seulement le Groupe — qui reste malgré tout la propriété de Gilbert Rozon — mène-t-il ses festivals francophone et anglophone (Just for Laughs), il fait aussi de la production et de la distribution télévisée, de la gérance d’artistes ainsi que de la production de spectacles et de l’offre de contenu pour des événements destinés aux entreprises (conférences, spectacles, divers services).

À la télévision, par exemple, JPR produit entre autres Les pêcheurs (ICI Radio-Canada), Dans ma tête (TVA), La trappe (V), Les grandes entrevues (Artv), Max et Livia (Vrak), les Galas Juste pour rire (TVA) et Le National d’impro 2017 (Télé-Québec).

Plusieurs gros noms de l’humour sont aussi sous le giron de Juste pour rire. Parmi eux, on trouve André Sauvé, Stéphane Rousseau, Laurent Paquin, Virginie Fortin, Rachid Badouri et Jean-Marc Parent.

« C’est un intervenant majeur, ajoute Joanne Pouliot, directrice générale de l’Association des professionnels de l’industrie de l’humour (APIH), qui coproduit entre autres le Gala des Olivier. C’est un joueur qui a beaucoup d’influence, qui offre une tribune autant aux vétérans qu’aux nouveaux talents, avec le Zoofest entre autres. C’est un influenceur-clé dans la sphère de l’humour. »

François Brouard n’hésite pas à parler de convergence des multiples volets de l’entreprise, qui peuvent vivre de manière autonome mais qui se nourrissent mutuellement.

« Je pense juste aux festivals anglo et franco. Ce sont deux entités très différentes, qui sont complémentaires. Même si chacun peut vivre de façon assez autonome, ils sont meilleurs à deux. »

Juste pour rire est également propriétaire de salles de spectacles, dont à Bromont et à Paris.

À l’étranger

Le Groupe a d’ailleurs beaucoup développé ses antennes internationales au fil des dernières années, mettant sur pied des filiales en France, aux États-Unis, en Grande-Bretagne et en Australie.

Cet été, la marque anglophone Just for Laughs s’est même implantée en Afrique, et présentera un premier festival en 2018 à Durban, en Afrique du Sud.

Sinon, certaines productions de l’entreprise trouvent leur chemin un peu partout sur le globe, particulièrement les capsules Les gags, qui sont présentées dans 135 pays et à bord des avions de 95 compagnies aériennes.

Les contrecoups

Juste pour rire n’a pas la mainmise sur l’humour et a quelques concurrents, comme ComédiHa ! qui produit des émissions de télévision en plus de produire des spectacles et de s’occuper d’une vingtaine d’humoristes, dont Guillaume Wagner et Les Denis Drolet.

Reste que JPR peut avoir un impact négatif pour quiconque ne mange pas de son pain. « À partir du moment où les [différents secteurs] nourrissent les autres, c’est plus facile d’intégrer quelqu’un dans un projet, montre François Brouard du GRIH. Le problème, c’est que, si tu es exclu du Groupe, bien, tu n’as pas accès à tous ces volets-là, ou alors de façon beaucoup plus limitée. »

L’humoriste Fréd Dubé, un empêcheur de rire en rond de première, juge que Juste pour rire « prend un trop grand espace ». « Je pense qu’il faut se méfier de tout empire. Je ne connais pas d’empires bios équitables. »

Selon Dubé, le groupe de Gilbert Rozon propose depuis trop longtemps un contenu homogène, formaté. « Depuis qu’on est jeunes, on écoute ça à la télé, [on se dit que] c’est ça, être un vrai humoriste. Ça attaque ta psyché, et ce qui est en dehors de ça n’est pas légitime, en quelque sorte. Donc, évidemment, il y a une autocensure qui se fait à la table de travail. »

Tout en étant solidaire des employés du Groupe, « qui n’ont rien fait », Fred Dubé ne verrait pas d’un mauvais oeil que Juste pour rire « s’écroule », tout simplement.

Chose que François Brouard ne croit pas probable. « Il y a un problème Gilbert Rozon, mais je ne pense pas que l’entreprise va tomber. Je pense que ça peut l’affecter, mais ils sont assez gros, là depuis assez longtemps. Je pense que le festival aura lieu l’année prochaine. »