Des travailleurs agricoles guatémaltèques disent avoir perdu des milliers de dollars

L’an dernier, une opération lancée par l’ASFC dans le cadre de l’enquête sur les désertions de travailleurs s’est soldée par l’arrestation de 15 Guatémaltèques, auxquels se sont ajoutées trois autres personnes au début de 2017.
Photo: iStock L’an dernier, une opération lancée par l’ASFC dans le cadre de l’enquête sur les désertions de travailleurs s’est soldée par l’arrestation de 15 Guatémaltèques, auxquels se sont ajoutées trois autres personnes au début de 2017.

Deux hommes originaires du Guatemala ont été arrêtés le 18 septembre dernier puis détenus au Centre de surveillance de l’immigration à Laval. Placido Morales Reyes et David Rojas Morales (sans lien familial) travaillaient pour l’agence Les Progrès Inc., accusée par 17 personnes de les avoir flouées.

Cette entreprise fait l’objet d’une enquête de l’Agence des services frontaliers du Canada (ASFC). Des documents présentés en Cour fédérale cet été révèlent que plus d’une centaine de travailleurs « ayant déserté les compagnies pour lesquelles leur permis de travail a été délivrés » sont passés dans un « réseau [qui] semble posséder plusieurs ramifications au Québec et en Ontario ».

Les nouveaux faits rapportés par les deux hommes arrêtés se révèlent similaires à ceux déjà reprochés au propriétaire de l’agence Les Progrès Inc., Esvin Cordon. L’ASFC enquête sur l’entreprise de M. Cordon depuis plus d’un an, mais aucune accusation n’a encore été portée contre lui.

M. Morales Reyes est resté environ quatre jours en détention avant d’être libéré après le dépôt d’un cautionnement par son frère. M. Rojas Morales a pour sa part été détenu une dizaine de jours. Les deux hommes ont été arrêtés pour « avoir indûment prolongé leur séjour au Canada », a indiqué l’ASFC au Devoir. Ils n’ont pas quitté le territoire après l’expiration de leurs permis temporaires de travail en milieu agricole.

Placido Morales Reyes a affirmé avoir payé près de 4000 $ à un consultant en immigration, Garsendy-Emmanuel Guillaume. Il a raconté son histoire lors d’un contrôle de détention par la Commission de l’immigration et du statut de réfugié (CISR), une audience obligatoire après 48 heures de détention, le 21 septembre dernier.

La somme était retenue directement sur sa paie par l’agence Les Progrès, a-t-il soutenu. Le commissaire qui l’a entendu note également « qu’il est clair qu’on a pris avantage de lui [sic] par le fait qu’on le faisait travailler, je pense, 50 heures par semaine pour un salaire d’environ 500 $ brut […] duquel fort probablement devait être retirée une certaine somme pour le logement ».

M. Morales Reyes vivait dans une maison louée par son patron, M. Cordon. Son permis de travail était expiré depuis mai 2016 et aucune tentative de le renouveler n’a fonctionné.

Quant à David Rojas Morales, il n’a pas spécifié en audience la somme payée pour tenter de régulariser sa situation. Il dit avoir été contacté par Esvin Cordon après avoir quitté son emploi en services agricoles, et que ce dernier l’aurait assuré qu’il entreprendrait des démarches pour régulariser sa situation.

L’an dernier, une opération lancée par l’ASFC dans le cadre de l’enquête sur les désertions de travailleurs s’est soldée par l’arrestation de 15 Guatémaltèques, auxquels se sont ajoutées trois autres personnes au début de 2017.

Dans tous les cas cités, la manière de procéder serait la même : les travailleurs se feraient approcher par un représentant de M. Cordon ou par M. Cordon lui-même. On leur promettrait un meilleur salaire, des papiers, voire la résidence permanente. Ils changeraient ensuite d’employeurs, se retrouvant sans statut et devant payer l’entreprise de M. Cordon.

Impatience

Le groupe initial de 15 travailleurs a signé un contrat avec le consultant en immigration Garsendy-Emmanuel Guillaume, également signé par leur employeur de l’époque, Esvin Cordon, contrat dont nous avons obtenu copie. Or, l’ASFC affirme qu’aucune demande de modification de permis ou autre demande « de quoi que ce soit » n’a pu être retrouvée pour ces Guatémaltèques, qui ont déboursé jusqu’à 4500 $ dans cet espoir.

Rappelons que les permis de travail temporaire en milieu agricole sont rattachés à un seul employeur. En quittant cet employeur, les travailleurs se mettent dans une situation d’illégalité. Ils disposent généralement de très peu d’options pour régulariser à nouveau leur statut au Canada. M. Guillaume, le consultant en immigration en question, n’a pas répondu à nos appels pour expliquer la manière dont il comptait procéder.

Mis au courant de ces nouvelles arrestations, plusieurs des hommes du groupe initial se sont dits surpris de constater que M. Cordon était toujours en affaires.

L’ASFC refuse de donner plus d’information sur l’enquête qui vise M. Cordon, ne citant que le principe général de la présomption d’innocence.

Des menaces

Rencontré plus tôt cet été par Le Devoir, Erick Lopez dit surtout ne pas comprendre que M. Cordon puisse encore opérer son agence. « À l’heure où on se parle, il y a encore des hommes qui lui versent une partie de leur salaire avec l’espoir que leur situation sera régularisée. » Il a lui-même été arrêté en janvier 2017, soit quelques mois après la première opération.

M. Lopez avait alors été employé par l’agence Les Progrès durant plus d’un an. Il affirme avoir reçu des menaces de la part de son patron : « Il disait que si on était trop impatient il allait nous déporter. Son épouse nous insultait aussi souvent. » Il craint que lui et ses anciens collègues ne soient déportés avant d’obtenir justice. Leurs situations diffèrent ; certains ont déposé une demande d’asile, d’autres ont obtenu un autre permis temporaire de travail.

Un autre travailleur guatémaltèque, qui insiste pour conserver l’anonymat lorsque joint au téléphone, prétend aussi avoir été à l’emploi d’Esvin Cordon jusqu’à tout récemment. Il aurait payé plus de 5000 $ pour tenter de régulariser sa situation, une somme elle aussi retenue sur sa paie.

M. Cordon s’était quant à lui défendu l’an dernier en affirmant avoir accueilli les doléances de travailleurs insatisfaits de leurs conditions de travail, sans les inciter à déserter. Il dit les avoir mis en contact avec le cabinet spécialisé en droit de l’immigration, sans rien promettre.

Son avocate, Lydie-Magalie Stiverne, n’a pas souhaité commenter les deux nouvelles arrestations.