Apprendre la vie après les centres jeunesse

Michel Robillard compte 33 ans d’expérience comme intervenant.
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Michel Robillard compte 33 ans d’expérience comme intervenant.

Lorsqu’ils sortent des centres jeunesse, trop de jeunes se retrouvent à la rue, faute d’outils pour gérer le quotidien et apprivoiser leur liberté nouvelle, déplore Michel Robillard, un intervenant en centre jeunesse de Montréal qui a mis sur pied un projet pilote afin de mieux équiper les jeunes dans leur transition vers la vie adulte.

« Je ne veux pas faire des itinérants, je veux que les jeunes soient capables de se débrouiller minimalement quand ils sortent d’ici. C’est ça qu’on vise avec le projet pilote », lance Michel Robillard, qui compte 33 ans d’expérience comme intervenant en centre jeunesse.

Depuis dix ans, il travaille en réinsertion sociale avec les jeunes qui s’apprêtent à quitter le système pour voler de leurs propres ailes. Et depuis, malgré les nombreuses initiatives mises de l’avant par les centres jeunesse, il constate les limites de son propre travail. « Pour moi, ce n’était pas suffisant ce qu’on faisait, la façon dont on s’impliquait dans la vie de ces jeunes-là », explique-t-il.

« Depuis des années, les intervenants communautaires nous disent que les jeunes des centres jeunesse sont très mal préparés à la sortie. Et j’étais vraiment d’accord avec ça. Les jeunes aussi font ce constat. Ils me disaient : “Tu sais, Michel, c’est le fun ce que vous faites pour nous autres, mais ce n’est pas suffisant.” C’est de là qu’est parti le projet Développement des apprentissages à la vie adulte (DAVA). »

L’homme aux cheveux gris nous guide dans les dédales de murs beiges de l’immense bâtiment du Mont-Saint-Antoine, dans l’est de Montréal. « Ici, les jeunes vivent dans un système institutionnel, tout leur tombe tout cuit dans la bouche ou presque, note Michel Robillard. Ils prennent tous leurs repas à la cafétéria, ils sont scolarisés entre nos murs, ils ont leur rendez-vous chez le médecin ou chez le dentiste dans la clinique du centre jeunesse. Tous les services qui sont offerts dans la population, ils les reçoivent entre nos murs. Ils ne sont donc pas habitués à utiliser les services dans la communauté. »

Oui, les jeunes sont amenés à participer à certaines tâches, ils ont des cours de cuisine et des ateliers pour apprendre à faire un budget, mais il faut que cela s’ancre dans le quotidien pour que les jeunes développent ces acquis, estime Michel Robillard.

Dans la vraie vie

On pénètre dans l’unité Neptune, laboratoire du projet pilote, où vivent dix jeunes âgés de 16 ans et demi à 18 ans et demi. La maisonnette est en tout point semblable à la douzaine d’autres unités sises sur la rue Centrale, derrière le Mont-Saint-Antoine : une cuisine, une grande salle à manger lumineuse, un salon avec d’innombrables divans bien cordés devant la télé, une cabine de téléphone, des bureaux d’intervenants, une petite terrasse avec BBQ et des chambres à l’étage.

La différence, c’est que les jeunes ici n’utilisent plus du tout les services du centre jeunesse. « Lorsqu’ils sont malades, ils vont à l’hôpital comme tout le monde », affirme fièrement Michel Robillard.

Les jeunes de l’unité Neptune reçoivent 50 $ par semaine pour faire leur épicerie et cuisinent tous leurs repas. Contrairement aux autres jeunes du centre, ils ont droit à un cellulaire, ils ont la clé de leur chambre, ils participent à l’élaboration des règles de vie dans l’unité et font leur propre horaire.

Ils n’ont même plus accès au gymnase attenant à leur unité. « Vu qu’ils nous apprennent à devenir des adultes, ils nous disent qu’il faut se déplacer si on veut jouer au basket. Moi, ça m’énerve un peu, mais c’est pas grave, dans le quartier, il y en a partout », lance Shawn, 17 ans et demi, mi-figue mi-raisin, devant la porte barrée du gymnase.

« Dans les autres unités, les intervenants sont là pour réhabiliter les jeunes, pour les aider à choisir le bon chemin, explique Shawn. Mais ici, ils nous préparent à être un homme pour la vie qu’on va avoir à l’extérieur. On apprend comment ça marche en appartement et tout ce qu’il faut savoir. »

Confiance

Shawn a été trimbalé d’un endroit à l’autre depuis qu’il est tout jeune. Depuis qu’il est à l’unité Neptune, il a trouvé un boulot et repris sa vie en main.

« On dirait que j’ai plus confiance en moi, je tiens plus le taureau par les cornes qu’avant. Avant, je ne m’en rendais pas compte, je croyais tout savoir, je pensais que tout irait bien. Maintenant, je comprends que des fois, il y a des difficultés dans la vie auxquelles je dois me préparer et je me sens de plus en plus prêt [à y faire face]. »

Son objectif, d’ici son départ, est d’accumuler assez de sous pour acheter des meubles sans s’endetter et payer ses trois premiers mois de loyer. « Ça va être difficile, mais sérieusement, je ne pense pas que je vais échouer. »

Le fait de ne pas être expulsé le jour de ses 18 ans réduit considérablement son stress, confie-t-il. « Dans les autres unités, quand tu as 18 ans, on te droppe un sac dans les mains pis tu t’en vas. Ici, à l’unité, si t’es pas complètement prêt, tu peux rester quelques mois de plus. »

La « folie de la liberté »

Pour faciliter la transition, des liens ont été créés avec une vingtaine d’organismes communautaires, notamment avec des ressources d’hébergement communautaires, qui accueillent la clientèle itinérante et les jeunes de centres jeunesse n’ayant pas les moyens de payer un loyer. Les liens se font en amont pour permettre une transition plus graduelle.

« Le premier objectif, avec nos jeunes, ça a l’air drôle, mais c’est de travailler la liberté. Au centre jeunesse, quand t’es dans une unité de vie régulière, t’es dans un cadre où tout t’est dicté : tes heures de repas, l’heure à laquelle tu te couches et tu te lèves. Alors, quand les jeunes se retrouvent dans des ressources d’hébergement à 18 ans et qu’ils n’ont jamais vécu ça, c’est la folie de la liberté. Et souvent, ça fait déraper leur projet [de vie]. Ils se font mettre dehors de la ressource et là, ils se retrouvent à la rue, parce que c’est trop gros, cette liberté-là. »

C’est d’autant plus problématique, constate l’intervenant, que la plupart des jeunes se retrouvent pour la première fois de leur vie avec de l’argent dans les poches, ayant soudainement droit à un chèque d’aide sociale. « Ils se retrouvent du jour au lendemain à 18 ans à gérer un budget mensuel de 600 $ qui leur brûlent dans les mains. Alors on travaille cette liberté-là pendant qu’ils sont au centre. »

Plan d’intervention

Au ministère de la Santé et des Services sociaux (MSSS), qui agit à titre de porte-parole pour l’ensemble des centres jeunesse du Québec, on soutient que plusieurs programmes existent pour favoriser le passage à la vie adulte hors des murs institutionnels et on rappelle que la préparation à la transition est inscrite dans la Loi sur la protection de la jeunesse.

« Tous les jeunes ont un plan d’intervention, donc s’il y a des besoins à ce niveau-là, il va y avoir des objectifs et des moyens liés à l’acquisition de l’autonomie », affirme Noémie Vanheuverzwijn, porte-parole du ministère.

Elle mentionne le programme Qualification des jeunes, implanté dans toutes les régions du Québec, « qui a justement pour but de prévenir la marginalisation des jeunes de 16 à 18 ans qui ont vécu une période de placement et qui présentent un pronostic plutôt sombre lié au passage à la vie adulte ».

Est-ce suffisant ? « C’est ce qui est déployé en ce moment et oui, ça répond aux besoins des jeunes. »


Un bilan positif

Sur les 286 jeunes qui ont complété ou quitté le programme Qualification des jeunes (PQJ) en 2016-2017, 117 avaient un emploi, 61 étaient en recherche active d’emploi, 199 avaient reçu ou participaient à une formation qualifiante et 57 avaient terminé ou abandonné le programme sans atteindre de résultats (le même jeune peut se retrouver dans plusieurs catégories) .

Source: MSSS
1 commentaire
  • Denis Paquette - Abonné 2 octobre 2017 08 h 38

    combien de gens croient avoir réussis leur vie

    Peut-être faudrait- il leur apprendre l'autonomie qu'ils n'ont jamais eue , que souvent les parents n'ont jamais eus, mais tout ca, ca ne s'apprends pas en quelques jours, un enfant est un être sensible et souvent disponible, mais il faut encore lui donner les moyens de ses rêves, ne vivons nous pas dans un monde qui sera de plus en plus exigeant, ce serait intéressant de savoir combien de gens croient avoir réussis leur vie