Que signifie ce genou à terre durant l’hymne national?

En 1967, Mohammed Ali avait tenu une conférence de presse pour annoncer son refus de prendre part à la guerre du Vietnam.
Photo: Archives Agence France-Presse En 1967, Mohammed Ali avait tenu une conférence de presse pour annoncer son refus de prendre part à la guerre du Vietnam.

Le président américain tape de nouveau du poing sur la table au sujet des genoux mis à terre dans le sport professionnel au moment d’entonner l’hymne national. Pour Donald Trump, il s’agit d’un « manque de respect ». Mais de quel respect parle-t-il ? Et d’où vient cette pratique qui consiste à poser le genou au sol au moment où l’hymne national est interprété lors des matchs ?

« Le sport, c’est politique ! » dit d’entrée de jeu l’historien Laurent Turcot, titulaire de la chaire de recherche du Canada en histoire des loisirs. « Ceux qui pensent qu’il existe une ligne infranchissable entre la société et le sport se trompent. Le sport est presque une copie carbone de la société. Même Pierre de Coubertin, le père des Olympiques, l’avait bien compris lorsqu’il disait que le sport est une façon de faire la guerre sans faire de morts. »

Les reproches du président américain s’adressent en particulier à Colin Kaepernick, quart-arrière l’an passé des 49ers. En août 2016, ce colosse doublé d’un citoyen engagé avait retenu l’attention pour s’être agenouillé en protestation de la condition faite aux siens. « Le problème du genou à terre n’a rien à voir avec les questions raciales », soutient Donald Trump. « Il s’agit du respect pour notre pays, notre drapeau, notre hymne. La NFL doit respecter ça ! »

Une inversion symbolique

D’ordinaire, les joueurs se tiennent debout, bien droits, la main sur le coeur, au moment où l’hymne est interprété. Les spectateurs ont alors coutume de se lever eux aussi.

 
Photo: Thearon W. Henderson AFP / Getty images En octobre 2016, le quart-arrière des 49ers Colin Kaepernick s’est agenouillé lors de l’hymne national précédant un match.

Se mettre à genou constitue un signe habituel de révérence devant le pouvoir. Il est aussi considéré comme un signe de piété en religion. Comment peut-il être soudain être perçu, dans les circonstances d’un début de match, comme un manque de respect ? « C’est un détournement, l’inverse de l’adoubement. Il marque le refus symbolique de la charge portée par ce moment. Le joueur qui met le genou par terre dit en quelque sorte : “je refuse cette charge sociale dans les circonstances présentes”. En fait, il s’agit d’un simple renversement du symbole. Si on demandait aux joueurs d’être assis durant l’hymne national, ceux qui protestent pourraient se mettre debout. Il ne faut pas surinterpréter non plus. »

Pour l’historien, il s’agit d’une façon somme toute assez douce de protester. « On se trouve devant une forme de désobéissance civile en douceur, parce que, de toute façon, le spectacle a quand même lieu ensuite. »

Des racines anciennes

La protestation sociale et politique modulée par l’entremise des sports n’est pas récente. Le sportif le plus acclamé de l’histoire des États-Unis, Muhammad Ali, était aussi doublé d’un vigoureux activiste. Le boxeur paya par exemple d’une interdiction d’exercer son sport et de défendre son titre son opposition en bloc à la guerre du Vietnam. « Colin Kaepernick est le Muhammad Ali de sa génération », disait en 2016 le sociologue Harry Edwards, spécialiste des sportifs noirs américains.

La situation des Noirs aux États-Unis traverse l’histoire des sports en Amérique. En 1968, aux Jeux olympiques de Mexico, rappelle l’historien Laurent Turcot, l’affaire des poings levés est un des temps forts de l’histoire de la protestation politique. Tommie Smith et John Carlos, respectivement premier et troisième lors du 200 mètres, lèvent le poing au moment de la remise des médailles. « Ce poing ganté de noir est alors le symbole du Black Panther Party, mouvement afro-américain luttant activement contre de la ségrégation. La sanction du CIO sera rapide et impitoyable. Dès le lendemain, ils sont bannis du village olympique. Les deux athlètes, à leur retour à la maison, recevront des menaces de mort en plus d’être remerciés de leur emploi de laveurs de voitures. »

En protestation contre l’attitude du président, plusieurs athlètes professionnels américains ont fait savoir qu’ils étaient d’abord des citoyens. Dimanche 24 septembre, plus de 150 joueurs ont posé un genou à terre lors des 14 matchs disputés dans la ligue nationale de football. À Nashville, deux équipes, les Seahawks et les Titans, ne se sont tout simplement pas présentées sur le terrain au moment où l’hymne national était entonné.

Après avoir posé en supporteur de Donald Trump durant la campagne présidentielle américaine, le quart-arrière de Patriots de la Nouvelle-Angleterre, le légendaire Tom Brady, a confié à une station de radio de Boston qu’il croyait que l’attitude du président créait des divisions. « Je suis clairement en désaccord avec ce qu’il a dit », a déclaré le joueur vedette.

En page éditoriale, le grand quotidien économique des États-Unis, le Wall Street Journal, affirme que « M. Trump a réussi à faire l’unité des joueurs et des propriétaires d’équipes contre lui, même si plusieurs de ces derniers l’avaient soutenu lors de sa campagne ».


Le président Trump sur la défensive

Washington — Après avoir alimenté tout le week-end de vives tensions avec le monde du football américain, Donald Trump a poursuivi lundi sa croisade contre le « manque de respect » envers le drapeau, mais s’est aussi retrouvé sur la défensive sur les questions raciales. Les images à travers les États-Unis de dizaines de joueurs posant un genou à terre en signe de protestation lors des matchs de la NFL dimanche ont marqué les esprits. Et la cascade de réactions outrées à la virulence des propos présidentiels a donné un relief particulier à la controverse.Si le débat touche au respect des symboles nationaux — sujet sensible aux États-Unis —, il est parti d’une contestation contre les injustices sociales et raciales qui traversent la société américaine. « Oui, il s’agit bien sûr des questions raciales, des inégalités qui frappent nos communautés », a réagi sur CNN Michael Thomas, joueur noir de l’équipe des Miami Dolphins. « Les gens vont continuer à faire entendre leur voix, ils vont continuer à protester pour braquer les projecteurs sur cette question. »
6 commentaires
  • Micheline Dionne - Inscrite 26 septembre 2017 08 h 06

    Quel respect de sa part à lui?

    On peut difficilement être plus mal placé pour parler de ''respect'' quand on s'appelle D. Trump. Que respecte cet homme? Qui respecte-t-il? Hélas, est-il complètement responsable de ses dérives?? J'en doute fort car je le crois très malade.

  • Colette Pagé - Inscrite 26 septembre 2017 09 h 02

    Qui arrêtera ce va-t-en guerre !

    Au soutien des spécialistes en santé morale qui prétendent que le Président américiain souffre de maladie mentale il faut lui regarder le visage lorsqu'il condamne le geste du joueur de football qui a posé un genoux à terre lors de l'hymne national américain et qu'il crie le mot "fired" une seconde fois.

    Un déséquilibré n'aurait pas fait mieux mais venant du président amércain narcissique et menteur pathologique c'est inquiétant.

    Heureusement le procureur spécial Mueller veille au grain et qu'il est raisonnable de penser qu'éventuallement son travail conduira à la démission ou la destitution du Président pour cause de conflits d'intérêts ou de complicité avec la Russie.

  • Pierre Pinsonnault - Abonné 26 septembre 2017 11 h 51

    Frustration.

    Dans le roman Le premier miracle de Gilles Legardinier un des personnages s'entend être qualifié de quelqu'un qui n'aurait jamais vécu l'expérience de la frustration. On pense alors à un enfant gâté qui regimbe à la moindre privation.

    Depuis quelques années je suis en contact étroit avec une jeune adulte handicapé par un problème de santé mentale. S'il peut être gentil et coopératif dans bien des cas, il n'est absolument pas fiable, imprévisible pour une bonne part, laissant cours à ses lubies aux dépens de l'entourage du moment. Exception, devant des personnes qu'il ne connaît pas il ne manifeste jamais son sale caractère, ne fait jamais de niaiseries.

    De façon générale il est imperméable à tout raisonnement même le plus facile à comprendre. Pourtant il est plus intelligent que la moyenne. Il hait tout le monde, y compris sa màre, sa tante, sa soeur, et ce, en se basant sur la Bible.

    J'ai lu il y a peut-être un an à propos des quotients intellectuels des présidents américains que Trump accusait un quotient intellectuel de 129, moins que tout autre président américain.

    Il est en train de prouver que pour gouverner un pays aussi influent mondialement que les États Unis il serait probablement utile pour ses citoyens, qui en voient eux-mêmes de toutes les couleurs à l'interne, d'élire quelqu'un avec un score plus élevé ou, à tout le moins, une personnalité plus équilibrée émotionnellement.

    S'il est normal à la boxe de faire combattre entre eux des poids lourds, il est difficile de se vanter d'élire un chef d'État aussi ou plus fou que les autres alors en poste dans le monde.

    • Michèle Lévesque - Abonnée 27 septembre 2017 18 h 32

      @P. Pinsonnault - 26 sept. 11h51

      Bien d'accord avec l'idée de l'intelligence de Trump, supérieure à la moyenne, mais dramatiquement insuffisante pour diriger un tel pays, surtout à l'heure de la 3e guerre mondiale dans laquelle nous sommes.

      Il est clair aussi qu'en termes psycho-social Trump est affecté au minimum par un narcissisme pathologique. Dans 'Les Gens du mensonge' (1983) le psychiatre Scott Peck met en scène des cas similaires en soulignant qu'il est heureux que ces gens ne pas investis de grands pouvoirs politiques et que leur nuisance soit limitée à leur sphère privée. Leur mal blesse leur entourage, c'est déjà un grand malheur, mais il est circonscrit. Je ne dis pas que Trump est possédé, c'est le thème psycho-spirituel de cet ouvrage, mais il y a certainement, dans ce qui le meut, au minimum, quelque chose d'un esprit mal ajusté au réel et à l'autre-que-soi (altérité).

      Vous donnez l'exemple d'un jeune handicapé mental en précisant que "devant des personnes qu'il ne connaît pas il ne manifeste jamais son sale caractère, ne fait jamais de niaiseries." Trump serait donc passablement plus atteint que lui car car il se croit invulnérable dans le monde entier, devenu son familier et qu'il croit dominer par la puissance de ses manipulations infantiles.

      On pourrait poursuivre ce nécessaire procès personnel de Trump, mais demeure la question de ce qui a conduit un peuple (nonobstant les irrégularités et failles de la mécanique électorale américaine elle-même) à élire ce boxeur déjanté. Revient donc au première plan l'hypothèse inévitable que si les Démocrates avaient su sortir de leur bulle pour mieux représenter leur pays, dans sa réalité pauvre autant que dans leur rêve américain post sans limite à eux, une partie du peuple ne se serait peut-être pas senti poussé à choisir Trump comme un dernier recours. Même si le racisme du suprématiste blanc est indéniable, il ne peut, non plus que le seul populisme, expliquer seul la folie actuelle.

  • Michèle Lévesque - Abonnée 27 septembre 2017 14 h 47

    Genou en terre et oeil ouvert

    J'ai d'abord vu ce geste comme relevant d'une confusion entre Trump et le pays qu'il préside. Avant de situer la dimension anti-raciste de l'agenouillement et de savoir que le manque de respect envers son pays était le seul pôle retenu par Trump, j'y ai vu une confusion menant à noyer le bébé (Amérique) avec l'eau du bain (Trump). Je raisonnais par analogie en me disant que même si je suis souverainiste, jamais je n'offenserais le Canada par le biais de ses symboles (hymne ou drapeau). Un pays est plus large que lui-même - et à plus forte raison que ses chefs ponctuels. Et, à même ce premier réflexe interprétatif traditionnel, je n'étais pas non plus sans imaginer que l'agenouillement pouvait aussi lancer le message "Nous honorons un pays que toi tu déshonores". Et ça, je dois dire que j'aimais bien!

    La richesse sémantique étant ce qu'elle est dans ces possibles jeux d'"inversions symboliques", ce geste reste néanmoins trop ambigu pour moi. Je respecte sa non-violence et j'appuie sans réserve le combat contre ce cancer trop nié du racisme systémique étatsunien, mais, dans des contextes parallèles, quand on voit différentes factions profiter de l'Odieux (Trump) pour alimenter toutes sortes de foyers haineux, je dirais qu’il faut nuancer de partout, vraiment de partout. Soutenir ardemment les combats pacifistes pour la justice n'évacue pas la nécessité de garder l'oeil ouvert sur les précipices où ils pourraient éventuellement conduire.

    L'abonné P. Pinsonnault souligne la pauvreté intellectuelle relative de Trump. Parlant de S. Vallée et du PM, j'ai aussi dit ailleurs qu'un peuple est en droit de s’attendre à ce que ses dirigeants lui soient supérieurs en intelligence et en sagesse. Ce n'est pas le cas avec Trump, ce n'est rien de le dire, mais le dire ne rend pas la part du vrai et du faux plus facile à faire. Qui veut une guerre civile avec un tel homme à la tête du pays ? Le temps joue-t-il contre l'Amérique ou pour elle ?

  • Michèle Lévesque - Abonnée 27 septembre 2017 15 h 44

    Déshonorable

    Ce n'est pas symboliquement, mais directement que Trump a déshonoré son pays en traitant un de ses citoyens de fils de chienne.