Inondations au Québec: des sinistrés du printemps tempêtent

Patrick Lamothe craint de ne pas recevoir d’évaluation des dommages à temps pour faire les travaux avant l’hiver.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Patrick Lamothe craint de ne pas recevoir d’évaluation des dommages à temps pour faire les travaux avant l’hiver.

Des sinistrés des inondations du printemps accusent Québec de les avoir oubliés tandis que le ministre Martin Coiteux assure au contraire avoir respecté son engagement de transmettre tous les rapports d’évaluation des dommages à ceux qui avaient reçu la visite d’un inspecteur avant le mois de juillet.

Mercredi, cela faisait exactement 13 semaines qu’Alain Circo, un résident de l’Île-Mercier, dans l’arrondissement de L’Île-Bizard-Sainte-Geneviève, à Montréal, avait reçu la visite d’un inspecteur pour évaluer les dommages de sa maison au bord de l’eau.

Lorsque le 11 juillet le ministre de la Sécurité publique a promis l’envoi des rapports d’évaluation en cinq semaines, M. Circo croyait que son cauchemar serait enfin terminé.

Photo: Améli Pineda Le Devoir Depuis qu'Alain Circo a quitté sa maison le 3 mai dernier, il a déménagé quatre fois avec sa femme et leurs enfants de trois et dix ans.

« En ce moment, j’ai l’impression que je n’existe pas. Depuis le mois de mai, j’ai fait des suivis deux à trois fois par semaine et chaque fois c’est la même réponse. On me demande d’être patient », raconte M. Circo.

Le père de famille est en colère, mais il est surtout épuisé. Depuis qu’il a quitté sa maison le 3 mai dernier, il a déménagé quatre fois avec sa femme et leurs enfants de trois et dix ans.

« On a logé chez des amis pendant quelques jours parce qu’on pensait que c’était une question de quelques semaines. Puisqu’on n’avait pas de réponses, on s’est trouvé un logement pour un mois. Ensuite, toujours sans nouvelles du ministère, on en a trouvé un pour trois mois et aujourd’hui on vient d’en prendre un pour six mois », déplore M. Circo.

Une de ses voisines, Sylvie Blackburn, croit que le gouvernement ne réalise pas l’impact psychologique des délais imposés aux sinistrés.

« Une maison, c’est une grosse partie de notre vie. On a perdu tous nos repères du jour au lendemain. Tout ce qu’on demande c’est qu’on nous dise ce qui nous attend. Ça fait quatre mois déjà », souligne Mme Blackburn.

L’agente de voyage vient à peine de reprendre son emploi après un arrêt de travail trois mois. L’adrénaline des efforts pour sauver la maison a fait place à la fatigue, puis à la déprime.

« C’est stressant de ne pas savoir ce qui va arriver. Pendant des semaines, je ne pensais qu’à ça. J’étais incapable de me concentrer, tout ce que je faisais c’était remplir des documents et même si j’ai été à mon affaire, chaque fois que j’appelle au ministère, on me demande de patienter », dit Mme Blackburn.

À Saint-André-d’Argenteuil, dans les Laurentides, Patrick Lamothe appréhende la fin de l’été et craint de ne pas recevoir son rapport à temps pour amorcer les travaux dans sa résidence avant l’hiver. L’homme et sa conjointe dorment dans une roulotte garée devant leur maison « fantôme » depuis qu’elle a été inondée en avril dernier.

« Les experts sont passés le 17 juin et nous ont dit que le ministère nous donnerait des nouvelles en deux semaines. Depuis, tout le monde se renvoie la balle et nous on dort toujours dans l’entrée », déplore M. Lamothe.

Le ministre Coiteux assure avoir respecté son engagement, alors qu’en date du 25 août, 3049 rapports d’évaluation des dommages ont été envoyés. Son cabinet indique qu’on ne peut commenter les cas précis des sinistrés rencontrés par Le Devoir qui avaient pourtant reçu la visite d’un inspecteur lors de l’engagement du ministre.

« Dans certains cas, on doit évaluer la nature de l’inondation, on doit confirmer si le cours d’eau est sorti de son lit ou si c’est plutôt un refoulement d’égout. Il y a aussi des cas où les sinistrés ont des assureurs privés, on doit faire des vérifications pour ne pas qu’on paie en double », indique Marie-Ève Pelletier, attachée du ministre.

Exaspération

L’exaspération face aux délais de Québec ne vient toutefois pas seulement des citoyens. Excédé par la lenteur du gouvernement, le maire de Rigaud, Hans Gruenwald, a décidé mercredi de court-circuiter le système et de passer directement à l’action pour venir en aide à ses citoyens sinistrés.

Photo: Améli Pineda Le Devoir Sylvie Blackburn, une sinistrée de l'île-Mercier, croit que le gouvernement ne réalise pas l’impact psychologique des délais imposés aux sinistrés.

« Nous avons plus de 250 dossiers ouverts et nous avons 15 dossiers en traitement. C’est inacceptable rendu à ce stade-ci », a pesté le maire Gruenwald en conférence de presse.

« L’hiver, c’est demain et nous avons encore énormément de gens qui n’ont pas réintégré leur résidence », a-t-il fait valoir. « Nous sommes le gouvernement de proximité et mon propre ministère de la Sécurité publique ne me donne pas l’information dont j’ai besoin pour aller de l’avant et aider ces gens-là. »

Le maire de L’Île-Bizard-Sainte-Geneviève, Normand Marinacci avoue lui aussi être étonné des délais de Québec. « Le ministre Coiteux doit faire bouger la machine. Il faut donner des réponses aux sinistrés. Nous, on ne peut pas leur donner de permis tant qu’ils n’ont pas leur rapport d’évaluation », rappelle-t-il.

Quant au maire de Montréal, Denis Coderre, son cabinet dit être en « contact constant » avec le ministre.

« Montréal continue de suivre de très près ces dossiers et offre aux sinistrés le soutien et l’accompagnement nécessairement et déploie tous les efforts pour traiter les requêtes de permis », a indiqué Marc-André Gosselin, attaché de presse du maire.

Le ministre Coiteux n’a toutefois pas la même lecture de la situation. Il va même jusqu’à s’interroger sur l’empressement des sinistrés eux-mêmes à s’occuper de leur dossier.

« Les citoyens qui ont leur rapport d’inspection, qui savent quels travaux doivent être effectués, doivent aller à la municipalité pour demander un permis de construction », a-t-il rappelé.

« Le maire de Rigaud se demandait pourquoi tous ces gens-là n’étaient pas venus faire leur demande de permis. J’enjoins tous les citoyens à aller voir leur municipalité pour faire leur demande de permis », a-t-il ajouté.

Interrogé à savoir s’il estimait que les retards étaient imputables aux sinistrés, le ministre a toutefois fait marche arrière. « Je ne suis pas en train de vous dire que notre façon de faire les choses ne peut pas être améliorée. Elle doit l’être. C’est pour ça qu’on a l’intention de tenir un bilan », a-t-il dit.

4 commentaires
  • Jean-Marc Simard - Abonné 31 août 2017 05 h 44

    Qui ment ?

    «Martin Coiteux assure au contraire avoir respecté son engagement de transmettre tous les rapports d’évaluation des dommages à ceux qui avaient reçu la visite d’un inspecteur avant le mois de juillet.»

    Si ces rapports d'évaluation ont été faits et remis à qui de droit pourquoi les sinistrés disent ne pas les avoir en main ? Qui ment dans cette histoire ? Coiteux ou les Sinistrés ? Personnellement je ne crois pas que les sinistrés ont intérêt à mentir puisqu'ils sont pressés de reconstruire ou de rénover leurs demeures endommagés par les innondations...Alors qui ment ? Coiteux peut bien dire n'importe quoi pour retarder le versement des argents promis...Et pendant ce temps on distribue largement des chèques de BS à de nouveaux arrivants...Cherchez l'erreur...

  • David Cormier - Abonné 31 août 2017 07 h 05

    À la lecture de cet article, peut-être serez-vous tenté comme moi de mettre en parallèle cette irresponsabilité de gouvernement dans ce dossier avec son empressement auprès d'autres personnes. Or, vous devez chasser immédiatement ces pensées de votre esprit.

  • Nicole Delisle - Abonné 31 août 2017 07 h 48

    "Le ministre a toutefois fait marche arrière"

    M. Coiteux agit à l'image de son gouvernement. Un pas en avant et deux pas en arrière! C'est tout simplement irresponsable de laisser ces gens dans l'ignorance et
    l'attente, pour ne pas dire abandonnés à leur sort. Si le ministre ne sait pas dans quel
    chaos en est encore tout le processus avec les sinistrés, les maires des villes et les fonctionnaires du ministère, c'est qu'il n'agit pas avec compétence et surtout diligence. Il a peut-être passé un très bel été en vacances en oubliant les tracas du travail de son ministère, mais ce n'est pas le cas pour les sinistrés! Les belles paroles lancées lors de la catastrophe au printemps "le gouvernement va vous aider. Quittez vos maisons pour votre sécurité!" manquait de précision importante: le temps que cela prendrait pour être aidé par ce gouvernement. Il est inconcevable que des citoyens soient toujours logés dans des hôtels avec des familles! En termes d'empathie, de compassion et d'efficacité, on peut dire que c'est un échec sur toute la ligne. Les libéraux arriveront-ils à régler cet énorme gâchis avant la prochaine élection fédérale en 2018? Quand on dit qu'un gouvernement est déconnecté de la réalité que vivent ses citoyens, peut-on avoir meilleur exemple?

  • Sylvain Auclair - Abonné 31 août 2017 12 h 55

    Ils recevront sûrment leur chèque...

    à temps pour la prochaine élection..