L’égoportrait, symbole de l’individualisme libéral

Avec les téléphones intelligents et les réseaux sociaux, où chacun envoie une image de bonheur personnel, la pression pour être soi-même heureux est encore plus forte, selon le pédiatre Colin Michie.
Photo: Balazs Mohai Associated press Avec les téléphones intelligents et les réseaux sociaux, où chacun envoie une image de bonheur personnel, la pression pour être soi-même heureux est encore plus forte, selon le pédiatre Colin Michie.

L’égoportrait et les réseaux sociaux représentent la forme suprême d’une culture qui a débuté à l’ère tribale, s’est poursuivie avec Aristote et qui atteint son apogée dans la Silicon Valley, selon un livre critique de Will Storr. La quête du perfectionnisme social peut mener au suicide. Analyse.

Dangereux, l’égoportrait posté sur Facebook ou Instagram ? Révélateur d’une philosophie économique, selon Will Storr, journaliste « long format ». Ce dernier y voit davantage qu’un désir de se présenter sous ses meilleurs atours. L’égoportrait serait la forme suprême de l’individualisme et du néolibéralisme.

Avec l’égoportrait, le héros, c’est moi. Une quête d’idéal qui pousserait même au suicide en raison de l’impossibilité du perfectionnisme social qu’il promeut, selon son ouvrage Selfie : How We Became So Self-Obsessed and What It’s Doing to Us (Will Storr, Picador, 2017). Mieux qu’un livre économique, c’est un voyage historique et philosophique jusqu’aux origines de l’individualisme.

Le besoin d’être beau

Le danger est précis. Selon l’OMS, on dénombre davantage de suicides que de morts par violence interpersonnelle. Le taux de suicide est au plus haut depuis trente ans aux États-Unis, malgré l’usage croissant des antidépresseurs. C’est en partie le résultat du « perfectionnisme social », selon Will Storr. Plus exactement de la perfection vue par l’autre. Car « ce que je suis dépend beaucoup de ce que je pense que les autres pensent de moi », affirme l’expert Charles Cooley, cité par Will Storr.

L’égoportrait exprimerait le besoin d’être extraverti, optimiste, beau, travailleur, sportif, et capable de rendre le monde meilleur, selon Gordon Flett, professeur à l’Université de Toronto.

Avec les téléphones intelligents et les réseaux sociaux, où chacun envoie une image de bonheur personnel, la pression pour être soi-même heureux est encore plus forte, selon le pédiatre Colin Michie. L’individu passe un temps fou à filtrer et à éditer son autoportrait avant de le poster. Comme la réalité diffère de la photo, les conséquences peuvent être dramatiques. Pas moins de 56 % des amis et membres de la famille d’une personne qui s’est suicidée parlent du défunt comme d’un « perfectionniste », selon les travaux de Gordon Flett.

Du « self tribal » au « self numérique »

Le problème est en grande partie culturel et lié à la montée en force du libéralisme, selon l’auteur. Selfie décrypte l’individualisme à partir du « self tribal », du besoin de statut, de réputation et de hiérarchie d’il y a 12 000 ans. Il se poursuit chez les Grecs anciens, lesquels associent le physique et l’éthique, le beau et le bien. C’est avec Aristote que naît l’individualisme, l’idée selon laquelle chacun est responsable de soi-même.

Will Storr accompagne son approche historique par une « géographie de la pensée », pour reprendre Richard Nisbett. Plus on se dirige vers l’ouest et plus on maximise l’estime de soi et l’individualisme. En Orient, avec Confucius, l’ambition perfectionniste de l’individu s’efface au profit du désir d’harmonie. Le voyage se terminera logiquement avec le « self numérique » de la Silicon Valley en 2017.

Mais l’individualisme atteint son apogée aux États-Unis. En 1859, le best-seller s’appelle Self Help de Samuel Smiles, lequel demande aux jeunes de ne faire appel qu’à soi-même pour atteindre un but.

La libérale Ayn Rand (1905-1982), auteure de « la vertu de l’égoïsme » et du best-seller Atlas Shrugged (1957), y joue un rôle majeur. Alan Greenspan, le président de la Fed de 1987 à 2007, a été très proche d’elle. Steve Jobs l’a évoquée comme un guide de sa vie. Donald Trump s’en est aussi revendiqué. C’est avec Ayn Rand que le capitalisme est promu pour ses mérites moraux et pas seulement économiques.

Ayn Rand est plus actuelle que jamais dans la Silicon Valley, au sein des entrepreneurs qui veulent changer le monde et qui croient que la réussite dépend à 100 % de soi-même. C’est un véritable phénomène culturel. Louis Rossetto, cofondateur du magazine de l’innovation qu’est Wired, est lui-même libertaire.

Dans cette gig economy (l’économie sans emploi fixe), l’individu est libre. On parle même de « zero-hour contract ». La responsabilité de l’employeur est minimisée, celle de l’employé maximisée.Ce dernier doit lui-même faire fructifier son savoir, se former et assurer sa prévoyance. S’il ne trouve pas d’emploi, c’est sa faute.

Mais comme chacun est imparfait, au sein de la « génération selfie », l’échec est fréquent. Will Storr rejette donc violemment cette forme d’individualisme libéral. Il faut distinguer le bonheur et la réussite économique, explique-t-il, et mettre fin à la guerre pour la perfection.

2 commentaires
  • Marc Therrien - Abonné 22 août 2017 12 h 23

    En finir avec le vide


    Parmi les annonciateurs de cette dérive de l’Être qui se cherche et qui pense pouvoir se trouver dans l'Individu, il y a aussi eu les créateurs du mythe de Narcisse. Et dans l’ère moderne, il y a eu Jean-Paul Sartre qui a dit que «l’être humain est une passion inutile», un pour-soi qui échappe toujours à ce qu’il est et dont le projet de vouloir être Dieu, c’est-à-dire un être-en-soi-pour-soi, est éternellement vain dans son rapport avec le néant.

    La tragédie de l’individu souverain, c’est qu’il se retrouve seul et que le seul amour de soi est vide. Dans ce type de suicide, le meurtre passionnel de soi atteint donc le plus haut niveau d’Absurde que Camus aurait pu imaginer.

    Marc Therrien

  • François Beaulé - Abonné 22 août 2017 22 h 14

    Et moi qui croyait que cette dérive débutait avec Descartes

    Avec le « Je pense donc je suis ». Donc de quelques siècles tout au plus. Alors que, selon l'auteur, cela fait 12 000 ans !

    Il faudra lire et reparler de ce nouvel essai. M. Cornellier le lira sûrement, s'il est bilingue !