Le sommet Hoodstock, né de la colère, se pérennise dans l’action

Ouverte début août, installée à deux pas du nouveau local de Hoodstock, la librairie Racines rassemble des ouvrages d’auteurs racisés.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Ouverte début août, installée à deux pas du nouveau local de Hoodstock, la librairie Racines rassemble des ouvrages d’auteurs racisés.

Le sommet Hoodstock a tenu sa quatrième édition cette fin de semaine dans le quartier Montréal-Nord. Sur fond de fortes tensions raciales aux États-Unis et d’une accélération de l’arrivée des demandeurs d’asile, l’événement se fait plus ambitieux en prenant pignon sur rue.

Le mouvement est né en 2008 de la rage devant la mort du jeune Fredy Villanueva, un jeune tombé sous les balles d’un policier au parc Henri-Bourassa. Année après année, l’actualité les a rappelés à l’urgence de se faire entendre : la mort de Bony Jean-Pierre, puis l’invisibilité de Villanueva dans une murale de l’arrondissement, et le profilage racial, encore.

Photo: Courtoisie La porte-parole de Hoodstock, Amel Zaazaa

La troisième édition a donc été réactivée en 2016, après un collectif affairé à d’autres activités. Le sommet était de retour, « pour réfléchir, s’asseoir ensemble et discuter », expose la porte-parole de Hoodstock, Amel Zaazaa.

De retour aussi, l’oubli. Même le Forum social mondial, cet événement des « alter » par excellence, avait oublié d’inscrire le « sommet noir » à sa programmation.

Devenir visibles

L’expression est certes un « remède à l’oppression », comme l’a dit la rappeuse Meryem Saci durant un atelier de performance samedi. Il faut d’abord se sortir de l’invisibilité, pour le mieux, pas pour le pire, avertit la citoyenne du quartier.

« Le quartier a tellement mauvaise presse. On parle des problèmes de violence conjugale, de gangs de rue, de criminalité. Mais on ne parle pas du fait que c’est le quartier le plus pauvre du Québec et même du Canada. On ne dit pas qu’il y a une fracture numérique et un taux élevé de chômage, par exemple », décrit Mme Zaazaa.

Il fallait donc faire plus, et tous les jours. Un local a été inauguré vendredi dernier et une présence permanente pour travailler « à longueur d’année ». « On a réfléchi, on s’organise et maintenant, on agit collectivement. On s’élève », reprend Amel Zaazaa.

Leur intention est maintenant d’accompagner des projets, comme une clinique de proximité, une maison du numérique ou un centre d’aide et de lutte contre les agressions sexuelles. « Nous voulons appuyer des projets structurants, comme en témoignent ces propositions concrètes. »

Dans le cas du numérique, par exemple, Hoodstock veut s’adresser en priorité aux jeunes du quartier : « Ils n’ont pas nécessairement les moyens d’aller dans cette filière, l’une des industries les plus prospères à Montréal. » Alors que plusieurs parcs de la ville bénéficient d’une connexion gratuite, Montréal-Nord semble hors zone. « C’est pourtant ici que les gens n’ont pas nécessairement les moyens. Mais c’est fondamental pour l’accès au savoir, à des apprentissages ou même pour chercher un emploi », insiste la porte-parole.

Une librairie entièrement consacrée aux auteurs et autrices racisés, Racines, a déjà vu le jour à deux pas du local permanent de Hoodstock. Pourquoi les concentrer en un lieu ? « Parce que je dois moi-même chercher sur Internet des livres où ma fille va se reconnaître. Nous nous connaissons mal, et pendant ce temps-là, nous nous demandons quelle Histoire est en train d’être racontée », répond l’organisatrice.

Il sera plus facile aussi de « bâtir des solidarités » avec une présence 365 jours par année, comme en atteste la liste des invités de la fin de semaine dernière. La militante française Assa Traoré y a discuté de brutalité policière, elle qui a perdu son frère lors d'une intervention de la police.

Le journaliste Desmond Cole était aussi parmi les invités. Son témoignage « The Skin I’m in » (« La peau dans laquelle je suis ») faisait état de 50 contrôles de la part de policiers de Toronto. « Et je ne suis pas un criminel », écrivait-il en 2015 dans le Toronto Life. L’article sous forme de témoignage a soulevé un tel tollé que le thème — comme son journaliste — a été repris par CBC en 2017 sous forme de documentaire.

Le débat continuant à être alimenté par des données prouvant le profilage racial, la police de Toronto s’est vu forcée de réviser ses pratiques de contrôle aléatoire d’identité.

Devenir incontournable

Le collectif et ses sympathisants ont aussi fait partie de la Coalition qui a réclamé durant des mois la tenue d’une commission sur le racisme systémique. Le gouvernement Couillard a finalement annoncé qu’une consultation sur la discrimination et le racisme systémique sera menée cet automne par la Commission des droits de la personne.

Hoodstock prend tout de même garde à l’institutionnalisation trop rapide : « Le bureau se trouve dans des logements solidaires, on veut rester au coeur de la population », affirme la femme. Cette colère, leur première étincelle, n’est pas loin non plus : « Deux jours avant le début de Hoodstock, nous étions à la neuvième veillée pour Fredy Villanueva, rappelle-t-elle, et neuf ans plus tard, justice n’a toujours pas été faite. Le minimum aurait été d’avoir une plaque commémorative, mais malgré la pétition signée par des centaines de personnes, ce n’est toujours pas fait. »

Leur voix est donc là pour rester et résonner davantage. « Il y a eu plus de 800 personnes l’an dernier et encore plus cette année. Les salles étaient pleines pour chaque conférence », affirme Mme Zaazaa. À l’instar d’autres membres du collectif, elle a pris trois mois de « congé » pour organiser bénévolement l’événement. « Parce qu’on y croit vraiment. »