Statistique Canada révisera les résultats sur la langue du recensement 2016

Statistique Canada révisera les résultats du dernier recensement sur la langue.
Photo: Sean Kilpatrick Archives La Presse canadienne Statistique Canada révisera les résultats du dernier recensement sur la langue.

Statistique Canada a reconnu vendredi avoir publié des données erronées sur la langue dans les résultats du plus récent recensement. Ces erreurs pourraient également concerner les communautés francophones de l’extérieur du Québec.

Une erreur informatique a influé sur les réponses d’environ 61 000 citoyens ayant rempli leur questionnaire de recensement en français, a expliqué l’agence nationale de statistiques vendredi.

Des données révélées par Le Devoir et The Gazette jeudi jetaient une ombre sur ce volet crucial du recensement. Les chiffres indiquaient que la population de langue maternelle anglaise avait augmenté de façon importante dans une vingtaine de régions métropolitaines du Québec pourtant fortement francophones.

Ces données, qui touchent 0,17 % de l’ensemble du recensement, seront corrigées, a promis l’agence. De premiers résultats doivent être publiés dès la semaine prochaine. « J’ai bon espoir qu’on aura quelque chose mercredi ou jeudi », a avancé le directeur général du programme de recensement de Statistique Canada, Marc Hamel, en entrevue au Devoir.

Dans les communautés minoritaires, dès que quelque chose sort sur la langue, c’est extrêmement politique. Ça a un énorme impact sur les services et sur la vitalité de la communauté.

Ce genre d’erreur est « très rare, mais pas impossible », souligne-t-il. M. Hamel précise que celle-ci a été commise lors de la conversion de données dans un programme informatique. « Le choix de réponse concernant la langue maternelle a été inversé dans certains cas. »

Pourtant, des vérifications rigoureuses ont systématiquement lieu avant la publication de données afin de détecter toute anomalie. « Malgré ces vérifications, cette erreur s’est glissée, c’est malheureux », concède M. Hamel.

« Nos processus sont conçus pour détecter ce genre de chose, mais ça ne nous a pas sauté aux yeux », poursuit-il. Le directeur du programme de recensement salue d’ailleurs « l’excellent travail d’analyse » du chercheur montréalais Jack Jedwab, président de l’Association d’études canadiennes, qui a sonné l’alarme sur les résultats des anglophones du Québec après avoir fouillé les données mises en ligne le 2 août.

Inquiétudes hors Québec

Marc Hamel n’a pas été en mesure de préciser d’où provenaient les 61 000 répondants dont les données sont erronées, mais il a confirmé que ceux-ci ne sont pas nécessairement tous du Québec.

Ce qui pourrait confirmer des doutes soulevés notamment par les chercheurs Martin Normand et Serge Miville, respectivement de la Chaire de recherche sur la francophonie et les politiques publiques à l’Université d’Ottawa et de la Chaire de recherche en histoire de l’Ontario francophone de l’Université Laurentienne, à Sudbury. Les deux universitaires se sont posé de sérieuses questions en consultant les résultats du recensement sur les communautés francophones de ces deux villes.

Il a été impossible de vérifier les données concernant Ottawa et Sudbury vendredi, étant donné que Statistique Canada a retiré de son site Web les résultats sur les langues.

M. Normand se souvient toutefois d’avoir observé une forte hausse des répondants ayant le français comme langue maternelle dans la capitale canadienne. « Ce n’est pas impossible, mais le chiffre m’a surpris. Je n’arrive pas à l’expliquer », dit-il en entrevue au Devoir.

Son collègue a pour sa part été soufflé par les données de Sudbury. « Dès que je les ai vues, je me suis dit : “Il y a quelque chose de bizarre” », relate-t-il.

Les chiffres de cette ville ontarienne ne sont pas aussi surprenants que ceux révélés par Jack Jedwab, qui font notamment état d’une hausse de la population anglophone de 164 % à Rimouski, de 115 % à Saguenay et de 110 % à Drummondville. Mais la baisse d’environ 2500 individus dans une communauté de 42 000 habitants paraît énorme aux yeux du chercheur. « Je doute de la véracité de ces chiffres, c’est trop important comme changement. »

Des données semblables chez la population francophone auraient aussi été enregistrées à Sault-Sainte-Marie et Timmins, avance M. Miville.

C’est pourquoi le chercheur ne serait pas étonné que des membres de ces communautés francophones de l’Ontario se retrouvent parmi les 61 000 questionnaires erronés. « Ça expliquerait bien des choses », dit-il.

La Fédération des communautés francophones et acadiennes a d’ailleurs fait part de son inquiétude à ce sujet à Statistique Canada vendredi.

Le départ de Smith soulevé

Le statisticien Louis-Paul Rivest s’est dit étonné par la gravité de l’erreur commise par Statistique Canada. « C’est important, le recensement », affirme-t-il.

Le professeur au Département de mathématiques et de statistiques de l’Université Laval se demande s’il n’y aurait pas un lien à établir avec la démission l’an dernier du statisticien en chef de l’agence, Wayne Smith, qui avait claqué la porte pour dénoncer l’imposition du système informatique gouvernemental à Statistique Canada. « Il y a quand même une coïncidence un peu troublante, soutient-il. Il semble y avoir des problèmes au niveau des ressources informatiques à l’interne. »

Ce que dément Marc Hamel. « Il n’y a pas d’association à faire. Services partagés Canada nous fournit les serveurs sur lesquels nos programmes roulent, mais ces derniers sont sous la responsabilité de Statistique Canada », assure-t-il.

Malgré la publication de données inexactes, la confiance de Jack Jedwab envers Statistique Canada n’est pas ébranlée. Le chercheur étudiera néanmoins attentivement les nouveaux résultats, attendus la semaine prochaine. « On a tenu pour acquises les données parce qu’on a une confiance entière en cette agence », souligne-t-il.

Jeudi, la commissaire aux langues officielles par intérim, Ghislaine Saikaley, confiait au Devoir qu’elle était préoccupée par cette apparente anomalie statistique. « Comme tous les intervenants, on était plutôt surpris des résultats. »

Des données importantes

Les données du recensement ont un impact social considérable, notamment en ce qui concerne la question linguistique au Québec, souligne le président de l’Association d’études canadiennes, M. Jedwab. « C’est un sujet d’importance capitale pour notre avenir, il faut s’assurer qu’on travaille tous avec les mêmes données et que celles-ci sont fiables », déclare-t-il, rappelant que les résultats du recensement « touchent beaucoup de dimensions de notre vie ».

C’est le cas particulièrement chez les francophones hors Québec. « Dans les communautés minoritaires, dès que quelque chose sort sur la langue, c’est extrêmement politique, avance Serge Miville. Ça a un énorme impact sur les services et sur la vitalité de la communauté. »

Des propos soutenus par son collège Martin Normand. « On se base sur ces chiffres pour énormément de décisions de société. »

Statistique Canada assure que l’ensemble des résultats du recensement qui ont été rendus publics depuis le début de l’année a été révisé. « Je peux garantir qu’on n’a détecté aucune autre erreur », soutient Marc Hamel.

19 commentaires
  • Sylvain Bolduc - Inscrit 11 août 2017 14 h 11

    Masquer la réalité?

    Est-ce que l'on aura droit à un maquillage des chiffres pour cacher la réalité ou faudra-t-il maintenant ne plus tenir compte des statistiques produites par Stats-Can?

  • Raymond Labelle - Abonné 11 août 2017 16 h 18

    S'intéresser aux "régions" à possible anglicisation élevée?

    Possible erreur sur 0.17% des données - peut-être surestimation légère de l'anglais dans certaines villes ou régions à forte prédominance francophone et où le français n'est pas menacé.

    Parmi ces "régions" (par opposition à Montréal) ayant mis la puce à l'oreille de M. Jedwab, ne seraient pas comprises Gatineau et le Pontiac, où on pourrait envisager qu'il y a anglicisation massive et avérée.

    Depuis plusieurs années, il y a une migration interprovinciale massive de l'Ontario vers Gatineau, attribuable à plusieurs facteurs: coût des maisons, de l'électricité, et accès au CPE parmi les principales. L'étalement urbain fait aussi que Gatineau est moins loin d'Ottawa que plusieurs banlieues du côté ontarien.

    Et bien sûr, il y a toute la question de Montréal...

    • Robert Beauchamp - Abonné 12 août 2017 10 h 12

      Pas facile d'avoir l'heure juste sur létat des lieux concernant la francophonie au Canada? Comment va-t-on faire pour "aménager" les statistiques pour satisfaire tout le monde?

    • Raymond Labelle - Abonné 13 août 2017 09 h 33

      omme je cite le chiffre dans cette intervention, je reproduis la précision justement apporté par Mario Jodoin ci-dessous: le 0,17% est pour l'ensemble du recensement, donc pour tout le Canada: si les erreurs ont eu lieu au Québec seulement, ça nous donne pour à peu près 0,7% pour les dossiers du Québec.

      Le Québec représentant 22,9% de la population du Canada au recensement de 2016, on fait 0,17 puis on multiplie par 100/22,29 pour avoir le pourcentage pour le Québec, ce qui donne 0,74%.

      Évolution de la proportion de la population du Québec dans le Canada de 1851 à 2016 d'après Stat Can: http://www.stat.gouv.qc.ca/statistiques/population

      C’est à cette source que j’ai trouvé le 22,9% - intéressante par ailleurs - on y note qu'en 1961, par exemple, le Québec formait 28,8% de la population du Canada. 2016 - 22,9%...

    • Raymond Labelle - Abonné 13 août 2017 12 h 39

      Je viens de lire cet article du Devoir qui mentionne que les erreurs en cause ne proviennent pas nécessairement toutes du Québec.

      Ici pour cet autre article: http://www.ledevoir.com/societe/actualites-en-soci

      Entre autres, on est étonné de voir la hausse de la proportion de gens de langue maternelle française à Ottawa ou des baisses trop importantes à Sudbury, Timmins et Sault-Sainte-Marie.

  • René Bourgouin - Inscrit 11 août 2017 17 h 15

    Statistiques Canada devra fournir une bonne explication

    Statistiques Canada devra nous fournir une TRÈS bonne explication. Il ne suffira pas d'invoquer un "problème informatique" non défini pour convaincre les gens qu'il n'y a eu bidouillage de certains résultats...

    En tout cas j'espère que les chiffres mirifiques qui annoncent pratiquement le plein emploi au Québec vont être traités avec plus de circonspection par les médias, une "erreur informatique" ou une interprétation jovialiste et créative de résultats sont si vite arrivés...

  • Mario Jodoin - Abonné 11 août 2017 17 h 49

    Bravo à Statistique Canada...

    ... d'avoir trouvé rapidement cette erreur et de l'avoir aussitôt rendue publique. Cette transparence me donne encore plus confiance en cette agence.

    • Nicole D. Sévigny - Abonnée 11 août 2017 19 h 58

      on entend vos applaudissements... un selfie et un Union Jack avec ça ?

    • Pierre Valois - Abonné 11 août 2017 22 h 08

      On lui a signalé son erreur. Cet organisme ne s'en était pas rendu compte par lui-même. Par conséquent vous devriez avoir l'humilité de retirer vos felicitations bien mal venues ici.

    • Mario Jodoin - Abonné 12 août 2017 06 h 48

      C'est quand même assez extraordinaire de se faire qualifier d'anglophile, pour ne pas dire de britannophile et de fédéraliste, alors que j'appuie l'indépendance depuis des décennies, et de se faire en plus accuser de naïveté alors que je travaille quotidiennement avec les données de Statistique Canada depuis aussi quelques décennies et connais assez bien les méthodes que cette agence utilise. Il faut aussi se souvenir que cette agence a subi de fortes compressions lors du séjour de Harper, compressions qui n'ont pas été corrigée depuis l'arrivée de Trudeau, le nombre d'employés étant passé de 5900 en 2007 à 4900 en 2015, et a toujours résisté aux pressions politiques.

      Il n'est pas bon dans ce fil de commentaire de savoir de quoi on parle plutôt que d'accuser quelqu'un qu'on ne connaît pas de n'importe quoi et même d'opinions politiques inverses à celles qu'elle a.

      Comme quelqu'un l'a fait remarquer, cette erreur ne touche que 0,7 % des formulaires et une erreur d'une si faible ampleur n'est pas évidente à trouver. Il est certain que lorsque des citoyens soulèvent des doutes sur un aspect des données, que ces citoyens soient fédéralistes ou indépendantistes, cela porte Statistique Canada à vérifier davantage. Compte tenu des circonstances, je maintiens que ce travail a été effectué rapidement et avec transparence. Libre à d'autres de préférer d'autres explications sans aucune preuve pour les appuyer.

    • Mario Jodoin - Abonné 12 août 2017 06 h 53

      (0,7 % des dossiers du Québec et 0,17 % de ceux du Canada, comme indiqué dans cet article)

    • Robert Beauchamp - Abonné 12 août 2017 10 h 19

      D'un côté de la lorgnette il ne faudrait surtout pas montrer la progression de l'anglais, de l'autre côté aurait-on fait l'erreur contraire de montrer une progression du français dans les régions le sonneur d'alarme Jedwab nous aurait fourni une version adaptée à la canadian ou à la Fournier. J'ai hâte au prochain chapitre.

  • Pierre Valois - Abonné 11 août 2017 18 h 16

    Une aussi grossière erreur?

    Statistiques-Canada va donc se satisfaire d'une toute simple vérification de quelques centaines de questionnaires?

    L'erreur est à ce point époustouflante qu'elle mérite une vérification plus générale et plus étendue. Cette erreur en cache-t-elle des plus épouvantables? D'autant que sa détection ne provient même pas de ses propres verificateurs. Cet organisme n'a même pas détecté le gros pustule qui lui ornait le visage!

    Pire, sur la question des langues en usage au Canada, tous ceux qui ont dénoncé le formulaire court (le formulaire Conservateur) s'entendaient pour dire que les minorités de ce pays risquaient d'être pénalisées à cause de la disparition de certaines questions. On aurait décidé de ne pas s'en préoccuper et ce n'aurait pas été pire.

    Imaginons la chose suivante: un ingénieur dresse les plans d'un pont et l'on se rend compte que les deux culées sont tellement mal alignées que jamais la rive droite ne réussira à rejoindre la rive gauche.

    Dans ce cas, on se contenterait de ne vérifier que les calculs de cet homme que dans le cas de ce pont? Soyons le moindrement sérieux. La rigueur imposerait de vérifier tous ses dessins et tous ses travaux, sans en ignorer un. Simple précaution.

    C'est de cette façon que Statistiques-Canada doit réagir à la bourde incroyable de l'héritière de Jean Talon. Si elle faisait moins, elle se discréditerait.

    Sous Jean Talon, on pourrait comprendre. Aujourd'hui...comment comprendre

    • Sylvain Bolduc - Inscrit 12 août 2017 06 h 51

      Il serait intéressant de voir si Stat-Can serait aussi prompt à "corriger" ses erreurs si l'IRAI par exemple mettait en doute certaines statistiques en rapport avec "la croissance" du français au Qc et au pays...