Le lac oublié du square Viger

Le square Viger, visible ci-dessus au centre de l’image, face à la gare Viger, est devenu le premier grand et beau parc de Montréal.
Photo: Archives de la Ville de Montréal Le square Viger, visible ci-dessus au centre de l’image, face à la gare Viger, est devenu le premier grand et beau parc de Montréal.

Tout l’été, Le Devoir navigue en eau douce et propose des portraits de lacs emblématiques du Québec. Aujourd’hui : un lac disparu, autrefois situé là où se trouve le square Viger, à Montréal.

À la toute fin du XVIIIe siècle, les marchands de Montréal s’impatientent. Va-t-on finir par démolir les fortifications de la vieille ville qui entravent son expansion ? En attendant, tout près des fortifications, malgré le développement rapide de faubourgs, on est encore en pleine campagne, avec des rivières, des étangs, des arbres géants.

Dans ses souvenirs de jeunesse colligés par l’historien Georges Aubin, Lactance Papineau, le fils du tribun Louis-Joseph Papineau, se rappelle à plusieurs occasions ce Montréal en pleine expansion. Plusieurs des grands terrains qui bordent encore la vieille ville appartiennent à sa famille, installée près de la chapelle Notre-Dame-du-Bon-Secours. On y apprend à quel point Louis-Joseph Papineau compte dans le développement de Montréal.

« Outre ces parterres de la rue Bonsecours, écrit Lactance Papineau, cher père avait un grand jardin et verger sur la rue Saint-Denis, occupant tout l’espace entre les rues Lagauchetière et Dorchester, et se prolongeant en arrière, presque à la rue Sanguinet. » Il faut s’imaginer les abeilles butinant dans des champs d’arbres fruitiers là où se trouvent aujourd’hui notamment des bâtiments de l’Université du Québec à Montréal.

« L’on m’y menait une ou deux fois la semaine ; et j’ai souvenir qu’à mi-descente de la rue Notre-Dame à celle du Champ-de-Mars nous passions sous la poterne d’une des portes de la ville qui tombait en ruines et plus d’à moitié détruite. Aussitôt la rue Craig passée, nous traversions sur un pont en bois la petite rivière bourbeuse qui sortait des marais qu’a comblés la place Viger et que mon père m’a dit être un lac poissonneux dans son enfance, où il allait avec ses compagnons tuer à l’automne les canards sauvages qui s’y baignaient. » Imagine-t-on le temps où l’on allait gaiement chasser le canard là où se trouve aujourd’hui une des artères qui conduisent aux voies rapides ? Les rivières de Montréal ont été enfouies. Les anciens lacs devenus marais ont fini par être comblés.

Cette rivière qui alimentait un lac au pied de la rue Saint-Denis « coulait ensuite au milieu de la rue Craig jusqu’à la rue Saint-Antoine et s’allait jeter dans celle qui venait des tanneries des Rolland [aujourd’hui Saint-Henri] et, réunies, elles traversaient les jardins du collège Saint-Sulpice et des Soeurs Grises, et débouchaient dans le fleuve à la Pointe-à-Callière. » Tout cela est aujourd’hui disparu. Mais, précise le fils Papineau, « longtemps ces petites rivières ou ruisseaux, qui en été se couvraient de joncs, de sagittaires, de nénuphars, servirent d’égouts publics à la ville, et portaient des ponts en bois aux intersections des rues. » On continua très longtemps de s’en servir comme égout coulant jusqu’au fleuve, mais en les installant dans des tunnels souterrains.

Une place publique

Qu’est-il advenu du petit lac du bout de la rue Saint-Denis dont parlait Louis-Joseph Papineau à son fils ? En 1818, il n’existe déjà plus qu’à l’état de marais. La famille de Denis Benjamin Viger et Louis-Joseph Papineau, qui en possèdent les abords, s’entendent avec l’inspecteur des chemins de la Ville pour qu’autour de la rue Saint-Denis, secteur connu alors sous le nom de faubourg Saint-Louis, on puisse développer une nouvelle place publique.

Louis-Joseph Papineau et ses amis font une donation à cet effet à « Messieurs les juges de paix de la Cité de Montréal » en date du 3 novembre 1818. Un plan pour établir en ces lieux un nouveau marché public capable de répondre aux besoins grandissants des faubourgs a été établi à la fin de l’année précédente.

Sur cette place Viger, on va remblayer et construire un marché aux animaux. Les bêtes sont bientôt mises à l’abri dans un bâtiment de bois. On y vendra aussi du foin, un marché commercial important tout au loin du XIXe siècle, en plein coeur de Montréal.

Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Dans les années 1970, le square a été entièrement recomposé en béton.

Dès 1853, le marché Viger entraîne des discussions sur sa vocation. Plusieurs souhaitent y installer un jardin public. On veut rendre ce « beau carré », selon l’expression des rapports de l’époque, accessible à tous. À cette fin, il faut voir à retirer les animaux pour les disperser dans d’autres espaces.

En 1855, on trouve un nouveau rapport sur l’usage de cet espace autrefois occupé par l’eau. On y lit que « l’existence d’un marché aux animaux sur la place Viger est incompatible avec l’état amélioré de la Place ». De nouveaux bâtiments ont poussé tout autour. Et le voisinage avec les animaux n’est pas apprécié. Sans compter qu’au départ même l’espace avait été cédé, insiste le rapport, pour créer une place vouée aux humains. Il faudra attendre encore quelques années avant que la place soit entièrement réservée aux humains.

Le square Viger finira par être le premier grand et beau parc de la ville. Dans les années 1970, l’espace va être entièrement recomposé en béton à la suite de la construction du tunnel Ville-Marie. Le lac où chassait Louis-Joseph Papineau a depuis longtemps été oublié.

2 commentaires
  • Claude Bélanger - Abonné 4 août 2017 12 h 37

    Un bel artcle.

    Un bel aticle, très intéressant. Je vais esayer de voir d'autres photos de ce parc. Pourquoi ne pas revenir régulièrement avec des analyse historiques de quelques autres lieux urbains? L'histoire des grands axes urbains est également intéressante, on pense au bouleved Saint-Laurent qui suit le tracé du premier chemin reliant le tout premier Montréal au Sault-au-Récollet.

  • Pierre Robineault - Abonné 4 août 2017 17 h 12

    Dans la continuité

    Après avoir lu avec délice cet autre texte bien rédigé et intéressant de Jean-François Nadeau j'ajoute; "Et ça continue! Plus de rivières ni de lacs à combler mais restent encore beaucoup d'arbres à couper pour faire place à de la musique métallisée et autres bitumes!" Et Montréal a le maire électrisant tout désigné pour accomplir cette besogne!